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Une montée en puissance organisée

Questions Internationales n°15, septembre-octobre 2005

jeudi 30 septembre 2010

L’Inde, grande puissance émergente ? A première vue, la question ne devrait pas se poser : un pays de plus d’un milliard d’habitants, une civilisation plus que bimillénaire, dont la diversité ethnique, culturelle, religieuse est encadrée par un Etat moderne, dont le taux de croissance annuel est spectaculaire, qui s’est doté d’armes nucléaires en bravant avec succès les interdits internationaux, qui occupe, en Asie du sud, une position stratégique entre l’Eurasie, le Moyen et l’Extrême Orient, qui dispose d’une importante façade maritime, qui domine culturellement son environnement, dont la diaspora n’oublie pas ses racines, est objectivement conduit à occuper une place de premier rang dans les relations internationales.

Et pourtant, l’Inde reste un pays internationalement frustré, qui a le sentiment d’être sous évalué : la Chine, le grand voisin, bénéficie, pour le meilleur ou pour le pire, d’une perception beaucoup plus importante et suscite beaucoup plus d’expectations et d’attentions. Ni membre permanent du Conseil de sécurité, ni puissance nucléaire officiellement reconnue et acceptée, l’Inde peut s’estimer insuffisamment considérée. La faute à la colonisation, puisque, à la différence de la Chine, l’Inde a vécu sous le joug et a accepté d’être la perle de l’Empire britannique ? La faute à Gandhi, à une idéologie de la modestie, voire du renoncement ? La faute au Pakistan, qui l’a engluée dans une querelle de voisinage ? On imagine bien que ces hypothèses sont insuffisantes.

Mais qu’est ce qu’une « grande puissance émergente » ? Chacun de ces trois termes appelle clarification. On peut débattre à l’infini des éléments qui constituent la puissance. Mais la puissance comme concept est d’une part une capacité de maîtriser ses propres affaires sans inférence extérieure, d’autre part d’influencer celles des autres, par l’exemple ou par la pression, enfin la capacité de peser sur les questions internationales, en les posant, en leur apportant une solution. Cette capacité comporte des degrés. Aucun Etat n’est dépourvu de puissance, mais elle est inégalement distribuée, de sorte que la société internationale vit sous la contrainte, sous la loi d’airain de cette inégalité de la puissance.

Une grande puissance ne se situe pas au sommet de la hiérarchie. Cet air raréfié est l’apanage des puissances mondiales, aujourd’hui de la puissance mondiale unique que sont les Etats-Unis, qui n’entendent pas partager cet avantage, même s’ils répugnent parfois à en porter le fardeau – il se nomme leadership, il substitue la vision globale, la recherche de l’intérêt commun, le multilatéralisme, à l’hégémonie, à l’intérêt national exclusif, à l’unilatéralisme, à la prédation. Une grande puissance n’est pas non plus une puissance simplement régionale, qui ne peut agir efficacement que sur son environnement international, plus ou moins étendu. Une grande puissance a son mot à dire sur les questions universelles, son concours est indispensable au règlement de certaines d’entre elles, sinon de toutes.

La répartition et la hiérarchie de la puissance entre Etats ne sont certes pas figées. Tout au contraire, elles se modifient sans cesse, de sorte que la dynamique de la puissance est le grand ressort des relations internationales et de leur évolution. Sur quoi repose elle ? Aussi bien sur des données objectives que sur des facteurs subjectifs. Objectifs, la situation géopolitique, l’héritage historique et notamment culturel, la capacité économique, l’harmonie politique et sociale. Subjectifs, la volonté de jouer un rôle, d’occuper toute sa place, de développer une politique internationale active, le réseau diplomatique, le niveau et la nature des dépenses militaires, la part des dépenses publiques consacrée à l’extérieur .. Certains pays compensent ainsi des données objectives moyennes par une volonté et une activité internationales qui les maintient au premier plan.

Où se situe l’Inde dans cette configuration ? Assurément, au stade de la montée en puissance objective, et d’une affirmation subjective croissante. L’adhésion a une vision purement réaliste des rapports internationaux ; le choix d’une stratégie nucléaire, et d’une stratégie nucléaire autonome, le refus de voir d’autres puissances interférer avec ces choix ; le désir d’être admis au nombre des membres permanents du Conseil de sécurité, et de l’être avec le droit de veto ; l’attrait que présente pour elle la participation aux réunions du G 8 ; le souci de développer des relations pacifiques, d’abord dans son environnement, avec les autres grandes puissances ensuite : tous ces éléments en témoignent. Ces options peuvent s’appuyer sur un consensus national en la matière, et sur une forte croissance dans un contexte de mondialisation acceptée.

L’émergence ne peut cependant être consolidée que si elle n’est pas entravée ou combattue par d’autres grandes puissances, et surtout par la puissance mondiale. Aussi l’Inde accorde t-elle la priorité à ses relations avec les Etats-Unis, et souhaite t-elle les inscrire dans un esprit de partenariat. Elle s’efforce parallèlement de pacifier et de stabiliser ses rapports avec la Chine, par laquelle elle s’est dans le passé trouvée encadrée dans une politique de containment régional. Les deux pays ont désormais des intérêts communs dans la zone asiatique et au-delà, notamment dans une montée en puissance collective – et pacifique - de l’Asie. Mais, fondamentalement, l’Inde semble entrer dans une logique de puissance pivotale, qui dispose de plusieurs fers au feu, et dont les inflexions peuvent modifier les équilibres internationaux tout en étant indispensable à tous, dans une société internationale multipolaire.

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