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Un mal qui répand la terreur

Questions Internationales n°8, juillet-août 2004

jeudi 23 septembre 2010

Feux follets… ou une métaphore du, des terrorismes. De petites lueurs imprévisibles et brutales, fugitives et sans espoir, et qui tournent autour de la mort. Le terme même de terrorisme évoque un mélange de violence et d’émotions, de haines et de peurs qui font barrage à la réflexion, qui inhibent l’analyse rationnelle. Les connotations en sont pleinement négatives. Les actes terroristes traduisent le refus de communiquer, la suppression de l’existence même de l’autre, la volonté de le détruire autant moralement que physiquement, de le réduire à tous égards en bouillie. Ces actes suscitent en retour le rejet, la condamnation, une sorte d’horreur, comme si les terroristes avaient choisi de se retrancher de la communauté humaine. Sur un plan plus rationnel, ils paraissent échapper à toute logique, davantage encore lorsque les terroristes s’abolissent eux-mêmes par des attentats suicides, ce qui ôte tout sens à leur conduite, simple exaltation de la destruction allant jusqu’à l’autodestruction.

Il faut pourtant aller au-delà de ces impressions immédiates, parce que les terrorismes s’inscrivent aussi dans un projet, qu’ils correspondent à une stratégie de combat, de combat absolu, sans merci. Il y a certes quelque chose de désespéré dans l’action terroriste. Victor Hugo écrivait que la réaction était le nom politique de l’agonie. Ne pourrait-on dire que le terrorisme est le dernier soubresaut des idées mortes, le signe ultime d’un abandon des causes que l’on prétend promouvoir, la conscience finale de leur échec ? Ne les supprime t-il pas comme causes, ne les réduit-il pas à des vengeances absurdes, absurdes dans leurs moyens, absurdes dans leurs effets ? Ce serait trop simple. Limiter le terrorisme à une sorte de pathologie politique et sociale ne permettrait pas de comprendre la récurrence et la diversité du phénomène, historique, idéologique, sociale.

Il est admis que le terrorisme est une stratégie du faible au fort, mais aussi du violent contre le paisible, du transcendant contre l’immanent – le pouvoir de donner la mort de façon apparemment aveugle étant comme une manifestation divine, une impuissance qui tente de se métamorphoser en toute puissance. Cela implique que, derrière les terroristes actifs, les exécutants, il existe en général des inspirateurs qui voient à plus long terme, qui aspirent à exercer un pouvoir dominant, même occulte. En général mais pas toujours, car on ne peut exclure des actes purement individuels, ou des groupes restreints qui ne se composent que d’acteurs, comme lors de la vague anarchiste de la fin du XIXe siècle. Cet exemple montre également que l’on ne peut ramener le terrorisme au totalitarisme, même s’il en est fréquemment l’instrument.

Autant les manifestations du terrorisme sont diverses, autant sa définition est intellectuellement complexe, et ne fait pas l’objet d’un accord général. Pourrait-on, à la rigueur, s’entendre sur des éléments constitutifs ? L’usage d’une violence indiscriminée – mais que faire alors des attentats individuels, qui ont une cible bien précise ? Le caractère occulte de l’action, la préparation dissimulée, la recherche de l’impunité – mais où placer les attentats suicides annoncés et revendiqués ? Le caractère privé, à tout le moins non gouvernemental, de l’action – mais nombre de réseaux ne disposent-ils pas de la complicité, active ou passive, de certains régimes ? La recherche d’un effet indirect, le retentissement des actes, leur force symbolique étant plus importants que leur résultat immédiat – mais certains assassinats politiques n’ont-ils pas des conséquences aussi immédiates que durables ? Le caractère aveugle de l’action, une certaine indifférence aux conséquences, pour les victimes comme pour les acteurs – mais ne s’inscrit-elle pas dans le cadre de revendications précises ?

Au fond l’une des dimensions du terrorisme est alors sa flexibilité, son adaptabilité, sa mutabilité. Il en existe certes des manifestations ordinaires, attentats, attaques contre les biens, les personnes, les institutions, justifiées par des exigences prétendument d’intérêt collectif. Dans ces conditions, il est plus important d’identifier concrètement les terrorismes, et les terroristes, que de s’attacher à une définition abstraite. Plus important, mais certainement pas plus facile, car aussitôt les opinions divergent, en fonction de la sympathie que l’on éprouve pour la cause que ces actes prétendent servir – le terroriste de l’un, comme on sait, est le combattant intrépide et respectable de l’autre. C’est même pourquoi il est si difficile de s’entendre sur des mesures internationales de lutte contre le terrorisme : elles pourraient atteindre des mouvements dont on approuve, voire dont on soutient la cause.

Il faut alors regarder du côté des réactions que suscitent ces actes. Mal conçue en effet, la lutte contre le terrorisme peut être aussi dangereuse que lui. Elle devient même à plusieurs égards une composante de l’action terroriste. Si d’un côté l’on prend pour cible la collectivité que ces groupes prétendent représenter, on risque de la conduire à se solidariser avec eux, on leur permet de développer leur audience et bientôt leur légitimité – d’où la nécessité de bien cerner l’adversaire, et autant que possible de l’isoler. Si de l’autre, au nom de la lutte antiterroriste, on sacrifie les libertés, on impose toutes sortes de contraintes indiscriminées – ce qui ne manque pas de se produire – on se met à ressembler à la caricature que le terrorisme prétend dénoncer, on revêt le masque qu’il veut nous imposer. Le terrorisme transforme alors ses cibles en ce qu’il prétend qu’elles étaient, il leur impose le mimétisme de la coercition, voire de la violence aveugle. Il montre que nous ne sommes pas meilleurs que lui – et il importe de toujours démontrer le contraire.

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