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Société et droit international dans « Les aventures de Tintin »

« La société internationale dans Les Aventures de Tintin », Droit et bande dessinée - L’univers juridique et politique de la bande dessinée, P.U.G., 1998, p. 69-95.

lundi 11 octobre 2010

I - La société internationale déréglée
II - Un idéal chevaleresque

«  Les aventures de Tintin » ont enchanté et continuent d’enchanter plusieurs générations de lecteurs [1]. Il est aussi difficile d’expliquer leur charme que d’y échapper. Il est né de leur découverte enfantine mais il se prolonge dans l’âge adulte et son attrait déborde la nostalgie des vertes années. On peut simplement regretter que de jardin secret il soit devenu phénomène de mode d’abord, affaire commerciale ensuite. Cette évolution l’exploite et l’appauvrit à l’évidence. Plus discrètement et plus anciennement cependant, Tintin avait retenu l’attention d’auteurs graves, écrivains, essayistes, philosophes, voire psychanalystes. L’univers tintinesque est riche et profond et l’on ne cesse d’y découvrir ou redécouvrir des dimensions multiples. Les influences reçues puis exercées, les reflets du monde réel, les signes d’une évolution psychologique de son créateur ont, entre autres, donné lieu à de nombreux commentaires. Précisons tout de suite que nous envisageons ici les "Aventures " en elles-mêmes, sans considérer ni les autres œuvres d’Hergé ni l’histoire personnelle de Georges Rémi. Il existe un univers tintinesque avec sa galaxie de personnages, sa logique, ses ressorts, sa dramaturgie. Il se suffit à lui-même, s’il n’est pas clos sur lui-même et si ses liens avec le monde réel sont étroits et multiples.

Il est clair que des aventures qui se développent durant un demi-siècle connaissent de profondes transformations, ne serait-ce qu’en fonction des changements extérieurs, des bouleversements du monde dans lequel elles se veulent enracinées. Les premiers albums ont au surplus été redessinés par l’auteur, à l’exception de Tintin au pays des Soviets (ci-après Soviets ). Certes, à l’instar des héros rêvés c’est-à-dire immortels, Tintin a des aventures mais pas d’histoire. Eternel adolescent, il ressort intact de chacune d’elles sans suivre la courbe implacable du vieillissement et de la décrépitude, sort commun des vivants. Il est en quelque sorte Dorian Gray sans son portrait - sans doute, nous y reviendrons, parce qu’il exprime la vigueur et la fraîcheur de certaines vertus là où Dorian Gray incarne la morbidité du vice. Cependant, la dissipation progressive de l’énergie, l’entropie font leur œuvre. D’abord prêt à bondir sur l’événement, toujours en quête de nouveaux départs, Tintin finit par vouloir avant tout rester à Moulinsart. Il ne dénonce pas avec la même fougue les débuts du régime soviétique (Soviets ) et les illusions du tiers mondisme (Tintin et les Picaros, ci-après Picaros). On relève indiscutablement un certain désengagement du personnage entre la première et la dernière aventure, une attitude progressivement plus passive qu’active, où la satire l’emporte sur l’action, l’aquoibonisme sur l’esprit redresseur de torts. On a également relevé qu’un premier cycle d’aventures graves était suivi d’un second qui reprenait les mêmes thèmes sur un plan dérisoire, par un processus de déconstruction de l’univers initial. Pour ce qui nous concerne, la vision de la société internationale et du droit international, on peut toutefois considérer l’ensemble comme un corpus homogène, sans ruptures décisives.

Il s’agit donc ici d’une approche thématique des "Aventures...". Quelle perception expriment-elles de la société internationale et du droit qui s’y applique ? Comment les personnages, et surtout Tintin, se situent-ils par rapport à eux, quels sont leurs jugements et attitudes ? Questions à la fois très limitées et très vastes, compte tenu de la diversité des situations qu’elles intéressent et de la multitude des exemples qui les illustrent. On ne prétend nullement épuiser un sujet dont on ne peut aborder que quelques aspects, ceux qui paraissent les plus marquants, qui dominent perceptions et attitudes. Quant aux perceptions, elles sont clairement pessimistes. Elles montrent une société internationale fragmentée, inorganisée, conflictuelle, sans règles - bref un tableau du désordre. Dès lors, les éléments de régulation, spécialement juridiques, sont absents, résiduels ou inopérants. Quant aux attitudes, souvent illustrées par les comportements du personnage éponyme, elles sont certes actives, mais dans un registre limité. Ni révolutionnaires ni même réformistes, elles ne reposent sur aucune projection normative. Il ne s’agit pas pour Tintin de changer le monde, ou même d’y promouvoir des valeurs universelles mais plus simplement d’y trouver sa voie, d’y tracer et d’y suivre son chemin. Ni transcendance dans la critique ni messianisme dans l’action ; plutôt une recherche individuelle et quelque peu désenchantée de l’ajustement et de la sérénité.

 I - LA SOCIETE INTERNATIONALE DEREGLEE

Société et relations internationales sont omniprésentes dans "Les aventures..." avec, au premier plan, les rapports transnationaux, car individus et groupes sont directement aux prises. Les institutions publiques ne sont pas loin, mais le moins que l’on puisse dire est que leur rôle n’apparaît en général ni canalisateur ni positif. Qu’elles mettent en cause groupes privés ou mécanismes officiels, réseaux de malfaiteurs ou pouvoirs publics, les relations internationales sont dominées par une prédation universelle. De proche en proche, "Les aventures..."dévoilent cette prédation et ôtent les masques des institutions publiques, y compris les Etats et leur droit. Elles leur opposent cependant, dans une vision cette fois apologétique, des collectivités ou communautés naturelles, menacées, fragiles, mais qui survivent dans une authenticité maltraitée et parfois souterraine.

A - Un univers de prédation

La dynamique des aventures consiste d’abord à la mettre à jour, ensuite à en illustrer les diverses dimensions.

a ) Fidèle en cela à sa profession de reporter - si peu importante par ailleurs, on y reviendra - le personnage de Tintin est quelqu’un qui observe, enquête et découvre. Il ne le fait pas par analyse, démonstration ni conclusion ostensibles, mais plutôt par une stratégie biaisée de dévoilement du sens. On ne tire pas de ses aventures une morale évidente tournée vers l’édification d’une jeunesse qu’il faudrait éduquer. Elles montrent, de façon implicite, par l’approfondissement de fissures ou d’événements accidentels qui progressivement révèlent la nature profondément perverse des conduites humaines. Exemplaire est le début de cette aventure qui voit Tintin fouiller les poubelles, à la suite d’un hasard qui le met en présence d’un indice et le conduit sur la piste d’un réseau de trafiquants de drogue (Le crabe aux pinces d’or, ci-après Crabe ) ; ou encore, il surprend une conversation téléphonique apparemment insignifiante qui éveille ses légitimes soupçons (Vol 714 pour Sidney, ci-après Vol 714 ), sans parler de l’achat d’une maquette de vaisseau qui le conduit à démasquer divers malfaiteurs avant de découvrir un trésor (Le secret de la Licorne, ci-après Licorne, et Le trésor de Rackham le Rouge, ci-après Trésor ).

De façon générale, que permet de constater ce mécanisme d’enquête et de mise à jour ? Un univers d’insécurité, de périls permanents, une violence imminente, des menaces multiples, une prédation généralisée. Le héros part dans l’ensemble de situations apparemment bourgeoises et paisibles, puis passe rapidement à travers le miroir pour pénétrer dans un univers semi-clandestin de trouble, de manigances, de complots, de violence. Un tranquille restaurant dissimule un réseau d’agitateurs (Le sceptre d’Ottokar, ci-après Sceptre ) ; une fumerie d’opium camoufle les agissements politico-crapuleux d’agents japonais, et, à nouveau, de trafiquants de drogue (Le Lotus bleu, ci-après Lotus ) ; un asile d’aliénés campagnard est le repaire d’une bande de faux monnayeurs (L’Ile noire, ci-après Ile ) ; le " Shéhérazade ", yacht du Marquis di Gorgonzola, sur lequel la "Jet Set" est en croisière, est en réalité le quartier général de l’ignoble Rastapopoulos, trafiquant d’armes, d’esclaves et autres, canaille récurrente des " Aventures..." (Coke en Stock, ci-après Coke ).

b ) Cette vision négative se partage assez équitablement entre activités privées et activités publiques. On rencontre dans "Les aventures..."autant de bandes occupées au gangstérisme international que d’agents de puissances malignes, dominatrices et/ou prédatrices. Les rapports transnationaux ne rédiment pas les relations interétatiques. Aux trafiquants du Crabe, de Coke, de l’Ile, on peut comparer les comploteurs du Sceptre, les espions de L’affaire Tournesol (ci-après Affaire), ou les agitateurs du Lotus. Souvent les deux se mêlent, l’avidité privée se mélange à l’esprit de conquête et de domination. Dans le Lotus , Rastapopoulos a partie liée avec M. Mitsuhirato, agent japonais, qui s’entend lui-même avec Dawson, chef de la police de la Concession internationale de Shangaï, et complice de l’affairiste américain Gibbons. On retrouve ce même Dawson trafiquant d’armes dans Coke. Dans L’oreille cassée (ci-après Oreille ), le marchand d’armes Basil Bazaroff nourrit et exploite l’affrontement entre deux pays d’Amérique latine, le San Théodoros et le Nuevo Rico, en provoquant une course aux armements. La guerre est au surplus provoquée par la rivalité de deux compagnies pétrolières en concurrence pour la maîtrise de gisements prometteurs.

Le désordre général atteint son paroxysme avec l’omniprésence de la violence et de la guerre. Certes, "Les aventures..."ne représentent pas directement les combats, sauf exception et sous une forme limitée, mais l’ombre de la guerre est toujours présente. Plus largement, on pourrait dresser une typologie de la violence annoncée ou préparée : violence sacrificielle (Les cigares du Pharaon, ci-après Cigares ; Le Temple du Soleil, ci-après Temple ) ; piraterie ou pillage (Crabe ; Trésor ) ; terrorisme (Oreille ; Tintin au pays de l’or noir , ci-après Or noir ) ; insurrections, guerres de libération ou d’indépendance (Or noir ; Vol 714 ; Picaros ) ; préparation de coups d’Etat (Sceptre ; Coke ) ; guerre froide (Objectif Lune ; Affaire , qui est de la même veine, et comme la version positive du chef d’œuvre contemporain d’H.G. Clouzot, "Les espions" (1957) ; prodromes d’une guerre mondiale (Or noir ) ; préparation ou conduite de guerres d’agression (Lotus ; Sceptre ) ; guerre interétatique avec la guerre du Gran Chapo, transposition de la guerre du Gran Chaco qui opposa la Bolivie au Paraguay entre 1932 et 1935 (Oreille ). C’est donc un monde extraordinairement agité et tourmenté que celui où évolue Tintin.

On ne peut cependant pas retirer de l’ensemble une explication de l’origine des tribulations de la société internationale. Si elles dévoilent des comportements, "Les aventures..." n’en proposent pas la philosophie, au moins de façon ostensible. On constate simplement que, le plus souvent, troubles et violence sont liés à des conduites humaines dominées par ce qu’il faut bien appeler le vice. Les ressorts en sont l’avidité, certainement le mobile le plus puissant, l’appétit de domination, mais aussi la dissimulation et la déloyauté, qui présentent souvent les malfaiteurs sous un visage trompeusement avenant - Rastapopoulos ( Cigares ), M. Mitsuhirato ( Lotus ), ou encore le puissant Omar Ben Salaad (Le Crabe ) ; c’est aussi la faiblesse, qui conduit des personnages initialement positifs à la trahison - Wolff, entre Objectif Lune et On a marché sur la Lune ( ci-après On a marché ), Pablo, entre l’Oreille et les Picaros. Il est juste de noter que, à l’inverse, des personnages initialement négatifs se métamorphosent en héros positifs, comme le capitaine Haddock ou le Professeur Tournesol, qui deviennent des étoiles de première grandeur de la galaxie tintinesque.

Plus profondément, pour illustrer cette illusion des apparences qu’il faut renverser, Ranko, le gorille de l’Ile, devient, de bête terrifiante, un sympathique animal de compagnie. Quant au Migou, l’abominable homme des neiges de Tintin au Tibet (ci-après Tibet ), il passe du statut de mythe redoutable à la réalité d’un être certes inabordable mais doué de compassion et sans doute d’humanité. Il y a là les indices d’un nécessaire approfondissement des perceptions et d’un retournement plus général, sur lequel il faudra revenir, parce qu’il conduit à valoriser l’authenticité d’individus et de groupes d’abord vécus comme étranges ou hostiles, et qui se révèlent ensuite dignes d’amitié et de respect. Pour les connaître et les atteindre dans leur vérité cependant, il faut aller au-delà du monde officiel, celui des institutions, des Etats, et, dans une certaine mesure, de leur droit.

B - Les institutions, les Etats, le droit comme simulacres

a ) Pour ce qui est des institutions, on est d’abord frappé par leur faible présence, et à la limite par leur absence, que l’on pourrait rapprocher de l’absence de Dieu dans "Les aventures...", comme du manque de références positives au clergé. Tout au contraire, prêtres, religieux, sorciers ou fakirs sont souvent présentés de façon drolatique. Dieu est absent quoique l’univers du sacré soit très prégnant, mais ce n’est pas la même chose et se relierait davantage à l’âme collective des collectivités authentiques, contre-épreuve des institutions artificielles. En général, les rapports décrits sont interindividuels, et la puissance abstraite, la construction artificielle des institutions ne vient pas les médiatiser. On pourrait également observer que les principaux personnages n’ont pas de famille, et qu’en particulier Tintin est, sinon un déraciné, du moins un héros en apesanteur, dans le temps, dans l’espace, voire dans le statut social.

Plus concrètement, les institutions officielles, lorsqu’elles sont impliquées, brillent par leur carence. Aucune enquête entreprise par Tintin n’est résolue par leur voie, qui conduit plutôt à l’enlisement, voire fait obstacle à la solution. Elles se contentent éventuellement de recueillir les fruits de la sagacité active du héros. On pourrait y voir une morale proche - une fois n’est pas coutume - de celle du cinéma et des séries américaines : les autorités publiques sont inefficaces, arrivent trop tard ou mal à propos, et les individus sont contraints de résoudre par eux-mêmes et pour eux-mêmes leurs propres difficultés.

Il faut cependant faire ici une distinction : dans l’ensemble, les services liés aux communications fonctionnent bien. Les fréquentes confusions téléphoniques entre Moulinsart et la Boucherie Sanzot relèvent du comique de répétition et n’affectent pas la substance des récits. Tintin, on l’a déjà noté, circule aisément et sans entraves, et communique facilement de multiples manières lorsque c’est nécessaire. Font exception Les bijoux de la Castafiore (ci-après Bijoux ) qui, d’un côté se déroule uniquement à Moulinsart, où se sont en outre installés des romanichels, les "gens du voyage", et de l’autre est caractérisé par un brouillage et de multiples cafouillages ou contresens dans les communications. Cela leur confère un caractère d’anti-aventure souvent relevé, notamment par Michel Serres. En revanche, ce qui relève de l’autorité ou de la force publique est grossièrement incapable, voire dangereux. Sur ces bases on pourrait distinguer dans les institutions publiques l’aspect service public, plutôt satisfaisant et dans cette mesure quasi-invisible, et l’aspect puissance publique, beaucoup plus visible mais en quelque sorte inutile ou dangereux.

Cette puissance publique est incarnée par des personnages qui la représentent symboliquement, et qui le font de manière ridicule et dérisoire. L’armée, la police, plus largement le pouvoir sont l’objet d’une satire très efficace, qui souligne leur incompétence, leur sotte prétention, leurs abus. L’armée est la cible la plus régulièrement atteinte. Les généraux Alcazar, Haranochi, Mogador, Tapioca, le colonel Sponsz puis Esponja, le Maréchal Plekszy-Gladz (dont on ne voit que statues et moustaches) sont des variantes multiples de la ganache sinistre ou grotesque. L’armée est ainsi le symbole d’une autorité déréglée, d’une ubris permanente, dont la capacité guerrière s’autodétruit en dernière analyse, comme dans l’Oreille ou l’Affaire.

Au fond, il ne faut pas tant y voir une institution qu’une pseudo institution. Plus qu’un rejet des institutions, "Les aventures..." présentent une distinction entre les bonnes et les mauvaises. Les mauvaises n’expriment que le dérèglement du pouvoir. Beaucoup de militaires que l’on vient de citer ont pris ou aspirent à prendre le pouvoir. Celui-ci se conquiert au demeurant par rapt, il est lui aussi objet et enjeu d’une prédation universelle. Ce dérèglement, cette démesure du pouvoir, qui rend toujours un peu fou, déborde le cadre militaire et s’attache également à des exemples civils. Ainsi l’Emir Mohammed Ben Khalish Ezab, lui aussi personnage récurrent, avec la variante enfantine du fils gâté, le garnement Abdallah, sont des caricatures du pouvoir, absolu ou en herbe. Cette caricature est poussée à son paroxysme avec l’affrontement narcissique et puéril entre Rastapopoulos et le milliardaire tricheur Laszlo Carreidas dans Vol 714.

Enfin, la police, cœur du pouvoir inquisitorial et des institutions répressives : au-delà de diverses illustrations anecdotiques, elle est symbolisée par le couple des Dupondt. Ces personnages importants de la galaxie tintinesque sont un contrepoint de Tintin et un accompagnement quasi-obligé de ses aventures. Leur signification déborde certes la police, et s’étend plus largement à l’autorité sociale. On a pu y voir un substitut du couple parental face à l’adolescent Tintin, toujours surveillé, toujours suspecté, un peu protégé. Mais les Dupondt sont ostensiblement et avant tout des policiers. Ils représentent une forme de bêtise robotisée qui dépasse leur nullité personnelle. On devine le poids derrière eux du respect des réglements, d’une solennité fonctionnelle, d’un idéal artificiel qui les place toujours à côté du sujet, en porte à faux par rapport au problème. Leurs multiples erreurs prêtent à sourire. A la recherche de faux-monnayeurs, il se font payer en pièces fausses ( Crabe ) ; poursuivant un pickpocket, ils sont arrêtés comme voleurs à la tire avant de se faire régulièrement dérober leurs portefeuilles par celui qu’ils recherchent ( Licorne ) ; perdus en Jeep dans le désert, ils rencontrent leurs propres traces et commencent à tourner en rond à leur propre poursuite ( Or noir )...

Au-delà de l’évocation courtelinesque, au-delà même de la satire de l’institution policière, mais plus précisément qu’une critique de l’autorité sociale, on y discerne une contestation de l’Etat, de l’Etat dont ils sont les agents. On peut y voir une image de la perception purement extérieure, faussement rationnelle, segmentaire, réglementaire et abstraite qu’a l’Etat moderne de ses sujets ou citoyens. Mais les Dupondt incarnent également cette approche stéréotypée, mécanique et artificielle que l’Etat adopte souvent à l’égard des autres sociétés, du regard ignorant ou hostile que sa clôture sur lui-même le conduit à jeter sur le monde extérieur. Lorsqu’ils enquêtent à l’étranger, les Dupondt croient se fondre dans le paysage en revêtant les costumes locaux, qui sont en réalité des habits folkloriques, attirant immédiatement l’attention générale et la risée publique ( Lotus, Affaire, Objectif Lune ). L’opposition n’est plus alors entre raison et démesure mais entre nature et artifice - artifice, stéréotype, prothèse, du mécanique plaqué sur du vivant pour reprendre la définition du rire selon Bergson. Les Dupondt réduisent l’étranger à un folklore résiduel, ils n’en voient pas la vie simple et profonde, alors que ce sont eux les êtres robotisés et inadaptés : toutes critiques qui visent cette construction formelle en quoi peuvent s’analyser l’Etat et son droit.

b ) Quant à l’Etat, il n’apparaît que rarement comme un cadre dans lequel peut s’épanouir la vie individuelle et collective, ou comme une instance de protection efficace des collectivités qu’il encadre. Il est plutôt présenté comme le lieu ou l’instrument de confrontations multiples. Ou bien Tintin se heurte à lui sous la forme de ses institutions répressives - police, armée -, ou bien il se trouve impliqué malgré lui dans un affrontement entre plusieurs Etats. La compétition, la rivalité et même le duel semblent définir la structure même des relations interétatiques. A la première hypothèse, celle où Tintin se heurte à l’appareil étatique, correspondent par exemple le Lotus (Japon), Tintin en Amérique (ci-après Amérique), avec les Etats-Unis, l’Affaire (Bordurie), sans même évoquer les Soviets. Lorsque au surplus il recherche, par exception, le concours ou le secours de l’Etat, celui-ci est généralement inopérant - comme dans Les sept boules de cristal ( ci-après Cristal ), et leTemple, ou Objectif Lune et l’Affaire. Pour l’individu donc, quand l’Etat n’est pas dangereux, il est inutile. Les exceptions sont très rares : l’intervention salvatrice de Méharistes dans l’épisode marocain du Crabe, puis celle de la marine américaine dans Coke. Avec la seconde hypothèse, les Etats s’opposent entre eux : Japon et Chine dans le Lotus, Bordurie et Syldavie dans le Sceptre, Nuevo Rico et San Theodoros dans l’Oreille.

On observera à ce propos que la présentation des Etats connaît une sensible évolution dans "Les aventures...". Au début, ce sont des situations réelles qui sont reproduites ou transposées - Soviets, Amérique, Lotus. Rapidement cependant, sont modélisés des Etats fictifs, la Bordurie, le Khemed, le Nuevo Rico, le San Theodoros, la Syldavie. Ils sont devenus de grands pourvoyeurs de pseudo "cas pratiques" pour les exercices de droit international dans l’enseignement supérieur. Ces Etats fictifs ne sont pas pour autant utopiques. Géographiquement situés, ils construisent une modélisation historique, politique et sociale qui renvoie à des situations concrètes, mêmes composites. La Syldavie du Sceptre peut ainsi évoquer l’Autriche menacée par l’Anschluss, ou l’Albanie convoitée par l’Italie mussolinienne ; elle rappelle aussi la Belgique, Etat fragile tant sur le plan interne qu’international. La Bordurie renvoie à l’Allemagne nazie, à l’Italie fasciste, avec le dictateur Müsstler (télescopage de Mussolini et d’Hitler), puis, plus tard, à l’URSS avec le transparent Maréchal Plekszy-Gladz. Le San Theodoros est d’abord un symbole de l’instabilité et de la violence politiques qui ont longtemps caractérisé l’Amérique latine ( Oreille ), puis un modèle de pays du tiers monde, au sein duquel des affrontements en apparence idéologiques masquent la lutte de clans pour la conquête d’un pouvoir également oppressif ( Picaros ).

En dernière analyse, dans le duel d’un couple antagoniste, qui paraît devoir résumer les relations interétatiques, idéologies concurrentes ou principes d’organisation opposés ne sont pas l’essentiel, ni même réellement en cause. La dialectique se développe surtout entre la force et la faiblesse. La confrontation entre le Japon et la Chine dans le Lotus, puis celle qui oppose Bordurie et Syldavie dans le Sceptre sont exemplaires à cet égard. Les Etats puissants sont naturellement prédateurs et les Etats faibles nécessairement menacés. C’est par exemple la situation structurelle du Khemed ( Or noir ; Coke ). Le déséquilibre est une dimension permanente de cet état de nature, dominé par la violence, et qui relève du pur fait. On devine dès lors que le rôle du droit, et en particulier du droit international, ne peut être que marginal voire insignifiant.

c ) Pour ce qui concerne le droit, nombre de situations dans "Les aventures..." soulèvent des problèmes qui se prêteraient à une analyse juridique intéressante : conquête de la Lune, course à un aérolithe en haute mer, piraterie aérienne, enlèvement de personnes à l’étranger, traite des esclaves, subversion de régimes étrangers, guerres d’agression, négociation de droits de survol aérien, contrats pétroliers, ventes ou trafics d’armes, de fausse monnaie.. Ce ne sont là que quelques exemples. On comprend fort bien que ce ne soit pas l’objet des aventures, mais jamais le droit n’est présenté ou comme un guide ou comme un obstacle, un garde-fou, ou comme un instrument d’évaluation, une norme de jugement du comportement des Etats, des groupes ou des particuliers. Il est dans l’ensemble sans pertinence, il n’est pas une donnée à prendre en considération.
S’il arrive que le droit international en particulier soit mentionné, c’est de façon satirique, ou alors sans portée. Il fournit ainsi au Capitaine Haddock l’une de ses injures les plus savoureuses ( "Pacte à Quatre ", dans le Crabe , référence à un traité bien connu des spécialistes des relations internationales de l’entre-deux guerres) ; ou encore on peut lire sur l’une des banderoles du Lotus le slogan suivant : " A bas les traités inégaux ", mais la dénonciation est en chinois et donc cryptée. Dans le même Lotus , décidément très riche, on observe que la présentation de la Concession internationale de Shangaï n’est pas à la gloire de la formule. Les règles internationales y sont utilisées et détournées par le chef de la police pour remettre Tintin aux autorités japonaises. On constate enfin, toujours dans le Lotus, l’impuissance de la Société des Nations. Elle enregistre simplement la déclaration mensongère du délégué japonais qui justifie l’envoi de troupes en Chine ; ce n’est ensuite que grâce à l’action toute personnelle de Tintin que sa " 873è sous commission d’enquête " peut conclure à la provocation et obtenir l’évacuation des régions occupées, mais le Japon se retire de la SdN - le départ solennel de ses représentants étant illustré d’une manière digne d’Albert Cohen. L’Assemblée générale de l’ONU est quant à elle brièvement évoquée dans Coke : Après la découverte d’un trafic d’esclaves, un extrait de presse nous apprend que .. "à la tribune de l’ONU... les porte-parole de plusieurs nations ont exigé que des mesures soient prises pour mettre fin à des pratiques absolument contraires à la Charte.". Mais on ne dépasse pas cet écho médiatique.

Dans une autre circonstance, Tintin devient l’agent d’une organisation internationale, le "Fonds Européen de la Recherche Scientifique" (FERS) qui commandite la recherche d’un aérolithe tombé dans l’Arctique ( Etoile ). Il y fait flotter le pavillon de l’Organisation, mais très brièvement puisque l’objet céleste disparaît sous la mer. La victoire sur l’expédition concurrente en provenance du Sao Rico (transposition des Etats-Unis) est donc symbolique. Cependant les manœuvres déloyales de ce groupe concurrent sont publiquement dévoilées, et l’on annonce des poursuites contre "ce puissant financier de Sao Rico" - exemple rare où force reste à la loi sans que mention soit faite d’une intervention directe et décisive de Tintin et de ses amis. Il est vrai que ces malfaiteurs ont violé les règles du droit maritime, et plus encore de la solidarité entre marins, ce qui est toujours dans " Les aventures." une très lourde faute (voir également Coke sur ce thème, avec le refus du Marquis di Gorgonzola de secourir des naufragés en mer).

Dans l’ensemble on peut donc ranger "Les aventures..." parmi les perceptions négatrices du droit international, et cette négation tend plutôt à s’accentuer au fil des épisodes. On est plus près de Georges Burdeau que de Suzanne Bastid. Le droit international n’apparaît que comme l’épiphénomène d’une compétition pour les territoires, le pétrole, les bases militaires, et plus largement pour la puissance et la richesse. Le dérèglement de la société internationale dans son ensemble paraît mériter les imprécations et les injures du Capitaine Haddock et relever d’une dévalorisation générale du monde, de ses institutions, de son droit. On en revient métaphoriquement à la poubelle du Crabe. Si l’on voulait trouver des correspondances cinématographiques et non plus doctrinales, on pourrait évoquer " Uncle Charlie " ( " L’ombre d’un doute" ), d’Hitchcock, dans lequel le monde est présenté comme une porcherie.

Le droit international ne souffre pas en effet d’un discrédit spécifique : c’est le droit tout entier qui est en cause. Il est le plus souvent absent, mais son inefficacité se lit en creux dans le désordre des pseudo-institutions. On ne rencontre dans "Les aventures..." pratiquement aucun magistrat ou homme de loi. Les quelques procès criminels présentés sont des simulacres : Tintin est condamné à mort pour espionnage - sans fondement bien sûr - par un Conseil de guerre dans les Cigares  ; dans les Picaros, la Castafiore et les Dupondt sont poursuivis et condamnés par un tribunal militaire aux ordres du général Tapioca. Quelques références anecdotiques à la loi soulignent ses dérives subjectives ou fantaisistes. Auto-stoppeur malchanceux, le Capitaine Haddock réclame une loi obligeant les automobilistes à s’arrêter ; enfin recueilli, il demande une loi contre les auto-stoppeurs qu’il croise à son tour ( Affaire ). Dans On a marché.. (passage non repris en album), Dupont, ivre d’oxygène, menace Tintin d’un revolver en lui lançant : " Je suis en état de légitime défense ! J’ai donc la loi pour moi ! Je tire ! ".

Plus ambiguës sont, dans les derniers épisodes, quelques références aux droits de l’homme. Dans les Bijoux, la Castafiore s’emporte contre la mise en cause de l’honnêteté de son habilleuse, Irma, par les Dupondt : "S’attaquer à une faible femme ! Je me plaindrai à la Ligue des droits de l’homme !". ; dans les Picaros , c’est dans les mêmes termes que le Professeur Tournesol s’émeut de l’arrestation de la Castafiore : "Emprisonner une faible femme ! Il faut immédiatement alerter la Ligue des droits de l’homme !". Il évoque ensuite avec emphase "les droits imprescriptibles de la personne humaine". On hésite sur la portée de cette déclaration : affirmation d’une morale transcendante ou douce ironie à l’égard de vaines indignations ? En toute hypothèse, on est dans l’ordre de la protestation éthique plus que de l’action juridique, et la justice n’est pas rétablie par la puissance propre des règles positives.

Tout ceci illustre en définitive le thème des institutions comme simulacres, y compris les Etats et leur droit, pervertis, retournés contre leurs fins ostensibles. Est-on pour autant en présence d’un pessimisme radical qui confinerait au nihilisme ? Nullement, car, de façon récurrente, avec des variations géographiques, sociales, historiques, on rencontre dans "Les aventures..." des collectivités naturelles qui résistent à ces artifices et tentent d’échapper à leur prédation. Elles vivent sous leur menace mais parviennent le plus souvent à survivre, parfois souterrainement, en constituant pour leurs membres un cadre d’identité et de protection.

C - Fragilité et permanence des collectivités naturelles

"Les aventures..." présentent, de façon épisodique mais trop répétitive pour être accidentelle, diverses collectivités envisagées, à l’inverse des précédentes, de façon favorable. Elles sont naturelles en ce sens qu’on ne discerne pas dans les liens qui les unissent les éléments d’artifice, de robotisation, de porte-à-faux qui caractérisent les Etats voués au désordre, à la violence, à la compétition pour la puissance. Elles ne sont pas non plus soudées par un dessein crapuleux comme les diverses bandes de malfaiteurs qui parsèment les différents épisodes. Ce sont des communautés plus que des sociétés. On les rencontre le plus souvent en situation de faiblesse, voire de péril, en raison même de leur mise en contact avec une prédation généralisée. Si l’on y regarde de plus près, ces menaces sont le plus souvent liées au progrès qui tend à les réduire, voire à les détruire et à les nier. Elles parviennent cependant, plus ou moins souillées ou blessées, à survivre.

a ) Quels sont les traits communs de ces collectivités ? Il faut d’abord les identifier. En suivant une dynamique historique et sociale davantage que la succession des épisodes, on rencontre : la tribu des Arumbayas, société primitive (Oreille ; Picaros ) ; les Indiens d’Amérique du Nord (Amérique) ; les Incas du Pérou ( Cristal ; Temple ) ; la communauté tzigane ( Bijoux ) ; la Chine traditionnelle ( Lotus ) : la société religieuse tibétaine ( Tibet ) ; enfin les Syldaves ( Sceptre ; Objectif Lune ; Affaire ), société européenne certes, mais traditionnelle. La Syldavie est cependant un cas à part. On l’a noté, elle est à certains égards une transposition de la Belgique avec son caractère paisible et sa monarchie fédératrice. On imagine très bien Moulinsart lové au cœur du pays. Elle est aussi capable d’une extrême modernité, puisqu’elle sert de cadre à l’expédition sur la Lune. On pourrait également réserver un sort particulier aux sociétés africaines ( Congo ; Coke ), un peu comme une contre-épreuve de la Syldavie : elles sont perverties par le colonialisme, perverties par la domination - celle des Blancs ( Congo ), celle des Arabes avec l’esclavage ( Coke ).

Ces divers groupes ont en commun un apparent exotisme, soit dans l’espace, soit dans le temps, mais il n’est pas présenté de façon négative. S’ils restent maîtres d’eux-mêmes, ils sont stables, et, aussi étranges que puissent paraître leurs mœurs, solidement enracinés. Ils sont en quelque sorte fusionnels, l’individu ne s’y dissocie pas de la collectivité et les deux vivent en symbiose. L’autorité qui s’exerce en leur sein est certes forte, mais aussi diffuse, de type patriarcal, fondée sur une légitimité traditionnelle, sans que l’individu y soit opprimé ou tenté par la rébellion : le grand Inca ( Temple ), M. Wang Jen-Ghié ( Lotus ), Muskar XII ( Sceptre ) sont des variantes finalement débonnaires de ce type d’autorité traditionnelle. Sans que jamais un éloge ouvert en soit prononcé, on devine que vers lui se tourne la nostalgie de l’univers tintinesque, qu’au demeurant le Capitaine Haddock, châtelain de Moulinsart, tente implicitement de reproduire.

Cette autorité est protectrice et non prédatrice, modérée et non tournée vers l’abus, conservatrice et non taraudée par le démon intérieur du progrès. Celui-ci rattrape cependant ces communautés, les menace de l’extérieur et les pénètre. Là est la source essentielle de leur fragilité. Or ce progrès est d’origine occidentale, que l’Occident soit représenté par l’Europe, par les Etats-Unis, ou même par le Japon. Il faut ainsi être un lecteur bien inattentif ou partial pour ressentir dans "Les aventures..." un affleurement de thèmes colonialistes ou racistes. Le racisme est au contraire toujours présenté de manière négative. Il est expressément dénoncé, par exemple dans Amérique (.. "on a immédiatement pendu sept nègres, mais le coupable s’est enfui "..), ou dans le Lotus (l’affairiste américain Gibbons s’indigne : "Où allons nous si nous ne pouvons plus inculquer à ces sales jaunes quelques notions de politesse ? "), voire dans les Bijoux  : Tintin et Haddock hébergent un groupe de Tziganes, dont l’un observe : "Ils font semblant de nous aider, et dans le fond de leur cœur, ils nous méprisent.", à quoi un autre répond : "Pas ceux-ci, pas ceux-ci ! "). On trouve donc dans "Les aventures..." compréhension, compassion, voire nostalgie à l’égard de sociétés menacées ou en partie détruites. Une image, un symbole : Dans les Bijoux, Tintin fuit la Castafiore chantant l’"Air des Bijoux" pour écouter la musique du campement tzigane : c’est l’authenticité opposée à l’artifice.

b ) Le progrès occidental est ainsi en procès et tenu pour responsable des vicissitudes des sociétés traditionnelles. Lorsqu’on constate, dans les Picaros, la décadence des Arumbayas, on songe aux regrets de Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques : "Ce que vous nous montrez d’abord, voyages, c’est la pourriture de notre civilisation jetée au visage de l’humanité". La dignité, la noblesse des Incas sont méconnues ou vilipendées par les colonisateurs ; l’humanité, la sagesse de la Chine immémoriale sont attaqués par le Japon arrogant et militariste du Meiji, comme par les Anglo-saxons de la Concession internationale de Shangaï. La modernité les frappe et les blesse. Ils se trouvent dépossédés de leur identité et de leur légitimité. Symboliquement, le vol du fétiche Arumbaya (Oreille ), de la momie de Rascar Capac ( Cristal ), du sceptre syldave ( Sceptre ), l’opium du Lotus bleu les dépouillent de leur âme, les privent de leur ombre. On pourrait filer la métaphore du Radjaidjah ("Le poison qui rend fou", Cigares ; Lotus ) comme symbole de la tarentule du progrès qui désorganise les communautés naturelles. Le progrès n’est nullement un élan vers le meilleur, qui, dans une vision darwinienne, assurerait la prépondérance des mieux adaptés et serait bénéfique pour toute l’espèce. La dilatation de la puissance occidentale est vécue comme une calamité pour le reste du monde.

Mais, objectera-t-on, le progrès n’est pas seulement cette expansion prédatrice. Il est aussi avancée scientifique et technique, et sur ce plan, le jugement des "Aventures..." est beaucoup plus positif. Le Professeur Tournesol, d’abord considéré avec méfiance ou dérision, devient un personnage clef. Il emmène Tintin au fond des mers, puis sur la Lune, ou invente la télévision en couleurs. Ce serait cependant un contresens que de voir dans le héros tintinesque un agité des nouvelles technologies. Au fond, l’esprit d’invention qui l’anime provient du XIXè siècle. Il reproduit ou transpose l’imaginaire d’un Jules Verne. Très rapidement l’image du progrès scientifique s’inverse. Dans l’Affaire, Tournesol détruit lui-même une invention pour qu’elle ne soit pas exploitée à des fins militaires. Il rejoint Einstein ou Oppenheimer, angoissés devant les conséquences de leurs découvertes. L’anticipation de l’âge nucléaire que l’on trouve dans les champignons explosifs de l’Etoile (1942) n’a rien de rassurant. Dans les Bijoux, le Professeur crée de nouvelles variétés de roses, et le Capitaine Haddock commente : "Cela vaut mieux que de chercher à faire sauter la planète".

Tintin est certes un personnage passionné par la vitesse, qui a durablement la bougeotte et est, au moins un départ, aussi impatient qu’un Paul Morand - que cela n’empêchait pas d’être profondément réactionnaire. Après "On a marché..." la pointe scientiste des épisodes s’émousse, et l’on revient à une approche beaucoup plus tournée vers la recherche d’une sagesse ancienne et vers le culte des valeurs humaines. Le Tibet en est l’expression la plus achevée, et les Picaros la contre-épreuve. Le premier est au fond l’aboutissement d’une quête intérieure, cependant que le second pousse à leur paroxysme dérisoire les effets destructeurs d’un monde dépravé. On peut certes considérer que l’apologie implicite des sociétés traditionnelles, qu’un certain culte de l’irrationalisme ( Tibet ; Vol 714 , avec l’intervention des extra-terrestres) renvoient à une idéologie archaïque voire réactionnaire, qu’ils ont comme une odeur de mort, même parfumée. Tel est pourtant, semble-t-il, le regard en définitive nostalgique que Tintin jette sur le monde. Mais il n’est pas simplement un regard. Il va, il vole au secours des faibles, il est animé par un idéal chevaleresque qui le place comme une figure héroïque, en contrepoint, en protestation active contre la dérive d’une société sans repères.

 II - UN IDEAL CHEVALERESQUE

Ce que l’on vient de décrire, c’est le monde sans Tintin. Il faut maintenant le placer en son centre. Tintin n’est certainement pas le porte-parole d’un modèle d’organisation politique et sociale. Il n’est ni citoyen du monde ni porteur d’une idée de droit. On pourrait penser que la noirceur de la société internationale n’est soulignée que pour être éclairée par un projet voué à sa rédemption, qui ne la critiquerait que pour mieux la réformer, que l’on passerait en quelque sorte de Machiavel à Rousseau. Il n’en est rien. L’attitude générale de Tintin et de ses proches témoigne plutôt d’un abandon des espérances collectives. Plutôt que des causes ou même des principes, Tintin défend ses amis et les faibles. Il n’aspire pas à changer les lois, il ne fait pas de procès. Il n’attend pas non plus la cavalerie. Il n’y a pas derrière lui de force collective. Il en revient progressivement au fond à la Patrouille des Hannetons, son origine, en quelque sorte son existence prénatale. L’idéal boy-scout rejoint celui de la chevalerie, d’une aristocratie féodale. L’action possible, l’action nécessaire, l’action bienfaisante est une action individuelle, et sa portée demeure limitée.

A - Abandon des espérances collectives

On peut l’illustrer à partir de deux exemples. Le premier est intimement lié à " Tintin, reporter ", puisqu’il s’agit de la presse et de son influence sur l’opinion publique. D’abord présentés de façon positive, élargissant la connaissance et la conscience par la transparence, la presse et plus largement les mass media deviennent ensuite des instruments de manipulation. Ils participent au dérèglement du monde. Le second exemple est la description ridicule ou odieuse des illusions révolutionnaires et de leurs conséquences : elles sont porteuses de tromperie, voire de mort.

a ) Avec les mass media, on passe de la transparence à la manipulation. En tant que reporter du "Petit XXè", Tintin enquête, dévoile, révèle, informe. Dans les premiers épisodes, la mise à jour et la publication des manœuvres, complots, trafics, malversations de tous ordres parfait la déconfiture des malfaiteurs et tourne à la gloire du reporter ( Amérique ; Cigares ; Lotus ; Ile ). Puis cette contribution à l’information s’efface, et toute référence à la profession du personnage disparaît. On l’a souvent souligné, Tintin ne prend pas de notes, n’écrit pas d’articles. On peut cependant penser que sa contribution à l’information se déplace plus qu’elle n’est abolie. Elle est intériorisée et approfondie, en ce sens que, à défaut de rédiger des reportages, c’est lui-même qui dicte ses propres aventures. Il n’analyse pas, il montre, il illustre. A l’instar d’Emma Bovary et de Flaubert, Tintin et Hergé se confondent par le regard qu’ils portent sur le monde. Ainsi s’explique le caractère "blanc", ou neutre, plat, du personnage, regard en mouvement et en action, comme sa distanciation d’avec ce qu’il vit et ce qu’il représente : la bougie n’éclaire pas sa base.

On retrouve certes fréquemment la presse, écrite ou audiovisuelle. Mais elle n’est plus regard sur le monde, elle en est une composante et participe de sa déformation, ou contribue à sa manipulation. Elle relève de l’ordre des faussaires, volontaires ou involontaires. C’est Walter Rizotto et Jean-Loup de la Batellerie, de " Paris Flash ", qui annoncent faussement les fiançailles du Capitaine Haddock et de la Castafiore, avec un festival d’erreurs sur Moulinsart ; ce sont les paparazzi du " Tempo di Roma " qui espionnent la Castafiore et réalisent un reportage pirate ( Bijoux ). La presse sert de véhicule aux malfaiteurs par l’entremise des petites annonces (Coke ). Elle annonce par erreur la mort de Chang dans une catastrophe aérienne, et Tintin a raison de ne pas y croire ( Tibet ). La télévision et la presse servent d’instrument au piège tendu à Tintin et au Capitaine Haddock par le général Tapioca et son régime ( Picaros ). Aussi le sage s’en détourne et la fuit : la surdité du Professeur Tournesol égare ainsi un journaliste avide d’informations, Jules Rouget, de "La Dépêche" ( Trésor ). Il est juste de souligner que parfois, par une ruse de la raison, c’est Tintin lui-même qui l’utilise de façon manipulatrice : il met à profit l’information sur une éclipse pour faire croire aux Incas, ses adorateurs, qu’il a la maîtrise du soleil ( Temple ).

Tout ceci conduit, au-delà des perversités de l’information, à celles de l’opinion publique. Dans les premiers épisodes, les triomphes de Tintin se traduisent par des bains de foule ( Amérique ; Lotus ). La foule est ensuite plutôt présentée comme une masse désordonnée et stupide - celle qui assiège Moulinsart après des phénomènes mystérieux ( Affaire ) ; mais aussi les Noirs emmenés en esclavage qui agressent leurs libérateurs ( Coke ) ; ou encore les masques inconscients du Carnaval de Tapiocapolis ( Picaros ). Précisément, on y rencontre les " Joyeux Turlurons ", animés par Séraphin Lampion. Ce personnage est le symbole de l’homme de la rue, de l’uomo qualunque, de l’être moyen qui compose les foules. Cet agent d’assurances est d’une jovialité automatique, quelque peu parasite, le plus souvent importun avec son envahissante famille nombreuse, d’un grossier manque de savoir vivre, et toujours malveillant sous une apparente bonhomie. Comment compter sur ce type d’hommes, à la fois grand raconteur d’histoires et grand jobard, dont le jugement sur Tintin et ses amis est au demeurant sans aménité, même s’il se proclame leur ami ? Haddock ? " Le barbu de Moulinsart "... qui a " le talent d’aller toujours se fourrer dans de drôles de pétrins " ; Tintin ? " Son inséparable Riquet à la houppe " ; Tournesol ? " Sacré Tournedisque ! Ça ne s’améliore vraiment pas du côté de la table d’écoute ! " ( Vol 714 ). Au demeurant, la surdité du Professeur Tournesol, d’abord source de comique par l’inadaptation sociale qu’elle entraîne devient progressivement sagesse qui le tient écarté des vaines rumeurs du monde.

b ) La critique des illusions révolutionnaires est évidente dès les Soviets, épisode initial dans lequel elle présente un caractère idéologique marqué. Faut-il pour autant réduire "Les aventures..." , comme on l’a parfois fait, à un anticommunisme impénitent ? Ce serait une approche unilatérale, une simplification abusive et même un contresens. La critique de la révolution est encore au centre du dernier épisode, les Picaros , mais cette fois sans caractère idéologique, ou tout au moins de façon beaucoup plus œcuménique. De façon générale, les changements de régime sont brutaux et ne comportent pas d’amélioration du sort des populations. Les militants sont souvent trompés ou tombent eux-mêmes dans la crapule. Ainsi les patriotes Sondonésiens sont manipulés et utilisés par Rastapopoulos et le Lieutenant Allan, son homme de main, autre canaille récurrente des " Aventures "( Vol 714 ). Quant aux Picaros, qui luttent aux côtés du Général Alcazar contre le régime du Général Tapioca, c’est un groupe d’ivrognes, une sorte de cour des miracles ( Picaros ). Régis Debray ne reconnaîtrait probablement pas les compagnons d’aventure du Che en Amérique latine, même s’ils n’étaient pas beaucoup plus nombreux. Ces guerilleros sont au surplus soutenus par une firme transnationale, l’"International Banana Company ", et le régime Tapioca par la Bordurie du Maréchal Plekszy-Gladsz. On aurait plutôt attendu l’inverse, ce qui souligne l’équivalence et finalement le caractère indifférent des idéologies affichées.

Si l’on considère l’ensemble des épisodes, on peut reconstituer, présentés dans le désordre, les divers moments d’un processus subversif ou révolutionnaire, ou les divers stades de son développement, à l’image du "Nu descendant l’escalier ". Au départ, la lutte clandestine, soit complot, soit violence, l’un préparant l’autre ( Oreille ; Sceptre ; Or noir ; Coke ; Vol 714 ; Picaros ). Ensuite, au moment du succès, le changement de régime (Oreille ; Picaros ). Enfin, la gestion du triomphe (Soviets ; Picaros ). Il s’agit d’évocations plus que d’analyses, le trait est généralement rapide et chacun peut tirer ses propres conclusions. Mais il est clair que l’on n’aboutit qu’à des options également désastreuses : ou le chaos comme en Union soviétique ( Soviets ) ; ou la substitution d’une tyrannie à une autre ( Picaros ) ; ou la perspective d’une domination étrangère ( Sceptre ). Le sort du peuple est au pire aggravé, au mieux inchangé.

La critique s’étend, de façon plus large quoiqu’implicite, au prophétisme social, qui participe du dérèglement général. Ainsi "Philippulus le prophète" annonce la fin du monde, précédée d’épouvantables catastrophes, liées à l’approche d’une comète ( Etoile ). Mais c’est un fou échappé de l’asile, qui tente au surplus de s’opposer à l’expédition scientifique destinée à étudier rationnellement le phénomène. Même déraison chez "Didi ", fils de M. Wang Jen-Ghié, frappé par le Radjaidjah ("le poison qui rend fou"). A l’instar de Lao Tzeu, il a trouvé la voie. Il va la montrer. Mais d’abord, il doit couper la tête de son interlocuteur. Celui-ci connaîtra ainsi la vérité. Tintin n’échappe que de justesse à cette expérience ( Lotus ). Gabriel Matzneff a brillamment commenté cette métaphore ( "Le sabre de Didi "), en montrant comment cette folie du salut par la conversion et la liquidation du passé conduisait à la terreur et aux massacres, annonçait par exemple le Cambodge de Pol Pot.

c ) En regard de ces illusions, la société à laquelle appartient Tintin, qui est son milieu naturel, où il mène son existence quotidienne, n’a rien d’exaltant si elle est paisible. Elle est restreinte, provinciale et bourgeoise, mais aussi universelle car on en rencontre au long des épisodes les variantes sous toutes les latitudes. Elle n’est pas en mouvement, elle est même dans l’ensemble immobile. Ce n’est pas une société égalitaire. Elle n’est exempte ni de divisions ni de tensions. Mais les premières paraissent trop immanentes pour qu’on s’en préoccupe, et les secondes trop mineures pour qu’on s’y arrête. La sociologie tintinesque demeure rudimentaire, archaïque, et quelque peu stéréotypée. La distinction majeure, tout au moins la plus apparente, oppose le monde des maîtres et celui de leurs employés. Tintin est pour sa part du côté des maîtres, quoique de façon marginale et un peu décalée, puisqu’il ne possède rien, ne commande à personne et n’exerce aucune fonction officielle ni, à dire vrai, aucune profession. Il est avant tout maître de lui même.

Cette distinction est le plus fréquemment illustrée par des relations interindividuelles : autour de la Castafiore, son habilleuse Irma, son pianiste, M. Wagner ; aux côtés du milliardaire Carreidas, son secrétaire, Spalding ; le professeur Tournesol est doté d’un assistant, Wolff, dans Objectif Lune et On a marché... Le professeur Calys dispose d’un collaborateur anonyme dans l’Etoile. La relation qui les résume toutes est sans doute celle qui unit à Moulinsart le Capitaine Haddock et Nestor, maître d’hôtel et valet de chambre. Son gilet rayé est en quelque sorte l’emblème des diverses formes de subordination qu’offrent "Les aventures...". Il est à noter que si la hiérarchie sociale ainsi établie est présentée comme allant de soit, elle n’est pas exempte de frictions. Presque tous les subordonnés, à un moment donné, trompent ou trahissent leurs maîtres, qui sont parfois leurs bienfaiteurs : Wolff, Tournesol ( On a marché ...). M. Wagner, la Castafiore ( Bijoux ) ; Spalding, Carreidas ( Vol 714 ) et même Nestor le Capitaine Haddock ( Picaros ). Souvent aussi, ces maîtres exploitent ou maltraitent leurs employés : La Castafiore rudoie Irma et M. Wagner ; Carreidas est odieux avec Spalding, le Professeur Calys s’attribue sans vergogne les calculs - au demeurant faux - de son collaborateur...

Sans doute pourrait-on penser cette distinction sous un autre angle, comme une opposition latente entre riches et pauvres. Après tout, c’est après s’être approprié le Trésor de Rackham le Rouge que le Capitaine Haddock et ses amis changent de statut social et vivent à Moulinsart. Mais cet aspect est traité en mineur. Il n’est présent que pas ses excès, ceux de Laszlo Carreidas pour les riches ( Vol 714 ), la détresse des favellas pour les pauvres ( Picaros ), ou encore la spoliation des Indiens par les pétroliers américains ( Amérique ). Mais il n’y a pas dans "Les aventures..." de vision ou de critique économique autre que celle de la libido prédatrice qui consiste à vouloir s’approprier, le plus souvent frauduleusement, ressources, richesses et biens rares. On pourrait ici évoquer comme morale de Tintin la formule de J.J. Rousseau : il faut de la modération chez les riches et du contentement chez les pauvres.

La sociologie tintinesque comporte certes d’autres éléments. On y rencontre par exemple des commerçants, empressés, un peu menteurs, un peu escrocs, mais sans excès, dont le modèle est le senhor Oliveira de Figueira ( "Le blanc qui vend tout "), figure récurrente, volubile et sympathique ( Cigares : Or noir ; Coke ). On y trouve quelques directeurs d’usine ou d’entreprise ( Or noir ; Objectif Lune ) sérieux et efficaces. On y remarque également diverses figures de savants, universitaires, explorateurs, archéologues, hommes de recherche - les Professeurs Bergamotte, Calys, Cantonneau, Fan Se Yeng, Halambique, Laubépin, Sanders-Hadmuth, Siclone, entre autres ( Cigares ; Lotus ; Sceptre ; Oreille ; Etoile ; Cristal ; Affaire...). La plupart revêtent une officialité bénigne, parfois nuancée de loufoquerie ou d’excentricité, et sont comme la menue monnaie de la figure centrale que constitue le Professeur Tournesol. L’ensemble compose le monde des compagnons et amis de Tintin, avec lesquels et pour lesquels il agit.

B - L’action individuelle et ses limites

Tintin est toujours en mouvement, moderne figure d’Hermès aux pieds ailés. Tous les modes de locomotion lui sont familiers, du chameau à la fusée en passant par de multiples formes d’engins volants, flottants, sous marins ou terrestres, dont la carriole et le char d’assaut. Le monde lui est ouvert, il est partout chez lui, un peu nomade, mais pas comme un pur voyageur à la Jules Verne, dont le sillage est invisible. Là où il passe, il laisse des traces et le monde qu’il a parcouru n’est plus le même après qu’il l’a quitté. Il est certes curieux et même voyeur, mais toujours avec intention. Certes, l’évolution du personnage en cinq décennies lui donne de la profondeur mais aussi de la distance. Progressivement, la recherche de la sagesse intérieure remplace celle de la justice dans le monde ou plutôt la seconde devient un élément de la première. Mais Tintin reste toujours un individu, rétif à toute action collective, toujours soucieux de sa liberté de jugement et de mouvement. S’il délivre un message, ce n’est pas celui de l’engagement, du militantisme, d’une foi quelconque, mais celui de l’exemplarité du comportement.

a ) L’individualisme de Tintin est une constante. Si son action est toujours politique au sens large du terme, s’il est confronté à de multiples formes de pouvoir, c’est en général en tant qu’opposant, que résistant. Mais il n’est ni un chef ni un militant. On ne le voit pas en meneur d’hommes. Il peut certes, lorsqu’il le faut, s’intégrer dans des ensembles hiérarchisés, même militaires, mais jamais à la tête, et toujours de façon provisoire. Tintin s’enrôle sous de multiples bannières, parfois par obligation, mais, lorsqu’il les choisit, c’est pour un dessein particulier, de façon instrumentale, sans qu’elles définissent ou affectent son identité. Il est toujours un peu décentré par rapport à la hiérarchie, en marge. L’autorité est progressivement assurée, au moins formellement, par le Capitaine Haddock, surtout dans les aventures maritimes. En même temps, le pouvoir, même celui qu’incarne Haddock, est généralement un peu ridicule - comme si l’on ne gouvernait pas sans ridicule.
C’est particulièrement vrai de l’armée, expression la plus concentrée de l’organisation collective et du principe hiérarchique. "Les aventures..." sont d’un antimilitarisme certain, que les militaires agissent dans leur ordre propre, qui est guerrier, ou dans l’ordre politique. Personne n’est épargné, des commandants en chef aux simples soldats, en passant par les officiers ou les sous-officiers. Ils sont d’ailleurs interchangeables : Tintin réussit à se faire passer pour un général japonais ( Lotus ), et le Colonel Diaz peut devenir le Caporal Diaz tandis que le Caporal Tintin devient le Colonel Tintin sans que l’on perçoive la différence ( Oreille ). Pour les autres détenteurs de l’autorité, on pourrait dresser une suite de portraits de dirigeants grotesques - à l’exception du Roi Muskar XII qui précisément n’exerce aucune autre autorité que symbolique ( Sceptre ). Le pouvoir paraît condamner ceux qui l’exercent à la caricature. On peut déceler une pointe d’anarchisme dans l’attitude personnelle de Tintin, mais sans ostentation, revendication ou idéologie particulières.


Tintin n’est pas non plus un militant. Il n’est pas une anticipation de " Médecins sans frontières" ou d’autres ONG humanitaires. Il exerce un droit d’assistance sans le revendiquer. Tout au plus relève-t-on la présence du signe anti-nucléaire sur son casque de motard, dans le dernier épisode ( Picaros ). Dans la même aventure, il impose au général Alcazar un coup d’Etat sans violence et sans exécutions, ce qui lui vaut d’être traité d’"idéaliste" par le général Tapioca, l’ancien dictateur auquel il a pourtant sauvé la vie. Mais ces indices sont tardifs et fugaces. On pourrait insister davantage sur la symbolique de Coke : les Noirs conduits en esclavage à bord d’un navire sont libérés par Tintin et Haddock. Mais leur libération n’intervient qu’après d’autres tâches prioritaires : éteindre un incendie, remettre les machines en marche, lancer un appel radio. L’action humanitaire est donc subordonnée à d’autres exigences rationnelles. On retrouve, sous un autre angle, la dévalorisation des idéologies.

N’étant pas militant lui-même, Tintin ne cherche à enrôler ou à endoctriner personne. Plus largement, son expérience fait douter de l’efficacité de l’éducation par le discours édifiant ou par la remontrance. La seule autorité directe qu’il puisse exercer, c’est sur Milou. Or il ne parvient jamais à brider sa riche nature canine. Il ne peut non plus persuader le Capitaine Haddock de renoncer à l’alcool, en dépit des catastrophes que provoque régulièrement son ivrognerie. Une fessée administrée à Abdallah ( Or noir ) ne calme que très provisoirement le garnement. Les différents personnages fonctionnent suivant leur propre logique, celle de l’intérêt, ou des pulsions, ou des automatismes. Il faut l’utiliser, éventuellement ruser avec elle et surtout la comprendre. Si Tintin peut exercer une influence sur autrui, c’est par l’exemple qu’il donne, par l’effet d’entraînement qu’il produit, au service de buts limités et précis.

b ) L’exemplarité de Tintin en fait, en opposition à un monde déréglé, une figure angélique caractérisée par la pureté. Hergé a confié que son psychanalyste lui avait conseillé de tuer en lui " le démon de la pureté ". Il ne l’a sans doute pas tué chez Tintin. Elle crée entre lui et les autres une distance certaine - pas nécessairement une supériorité mais une différence. On peut l’exprimer différemment en disant qu’il est un personnage qui a la grâce - thème également Hitchkockien, qui est par exemple le ressort d’"Uncle Charlie" ("L’ombre d’un doute", précité). Le personnage d’Haddock, en revanche, en est dépourvu. Aussi est-il régulièrement exposé à de multiples avanies. Il est l’Auguste du clown blanc que représente Tintin. Il bénéficie toutefois de sa grâce irradiante, qui transforme l’ivrogne en perdition ( Crabe ) en châtelain de Moulinsart ( Trésor ). C’est que le Capitaine s’est découvert un ancêtre, le Chevalier de Hadoque, également marin et ancien propriétaire du château. Moulinsart est au demeurant le symbole de l’idéal - idéal et non idéologie - tintinesque : l’aristocratie, mais celle de la chevalerie, des services, et non des privilèges. Idéal un peu féodal : ne voit-on pas Tintin revêtu d’une armure moyenâgeuse pour combattre les félons ( Amérique ) ? Plus tard, Dawson le traite de "petit Don Quichotte" ( Lotus ). Il se situe dans un univers qui n’est pas vraiment celui des Etats modernes, des sujets ou des citoyens - on ne le voit revendiquer aucune allégeance ou aucun patriotisme particulier - et de leur clôture territoriale. Le sien est plutôt ante ou post étatique, et en toute hypothèse, anétatique.

Il est aussi, pour reprendre une formule du général de Gaulle à son sujet, le petit qui n’a pas peur des grands. Ce thème est au demeurant présenté sous diverses formes, parfois animalières : Milou effraie le gorille Ranko, mais est lui-même terrorisé par une araignée ( Ile ; Etoile ). La morale est donc qu’il ne faut pas redouter plus grand ou plus puissant que soi, toujours plus fragile qu’on ne pense, mais aussi qu’il ne faut pas négliger les petits et les faibles. Quant à Tintin, il affronte le régime soviétique, il défie aussi bien les bandes mafieuses des Etats-Unis que leurs autorités publiques. Il lutte également contre diverses bandes organisées, progressivement résumées par le réseau transnational de Rastapopoulos. Tintin le tient toujours en échec mais ne le détruit jamais. Il resurgit de ses défaites toujours plus universel et plus puissant. Cet affrontement répétitif obéit certes à la loi des séries, à leur dimension obsessionnelle qui reproduit diverses variantes de l’identique, et le plaisir d’une victoire indéfiniment recommencée. C’est le propre de nombre d’activités ludiques, et pas seulement enfantines. Il semble toutefois que les buts de Tintin évoluent, et plutôt à la baisse. A la longue, il ne vise pas tant à être le substitut d’un Etat policé, à rétablir la loi et l’ordre contre les malfaiteurs, qu’à se protéger lui-même, ses amis et les faibles, plus largement les victimes visibles et directes de leurs agissements.

Son action est donc protectrice et désintéressée. Elle est aussi concrète. Il défend un tireur de pousse-pousse battu par l’homme d’affaires américain Gibbons ( Lotus ) ; un petit marchand d’oranges maltraité par deux vauriens ( Temple ) ; les Tziganes injustement accusés ( Bijoux ). On pourrait poursuivre. Le plus intéressant concerne sa relation avec le jeune chinois Tchang, qu’il sauve de la noyade ( Lotus ) puis d’une catastrophe aérienne vingt-cinq ans plus tard ( Tibet ), et qui devient son ami le plus cher, même s’il ne le rencontre qu’épisodiquement. Cette relation est très significative parce que, au-delà de sa constance, elle traduit l’évolution de l’attitude de Tintin. Dans le Lotus, l’amitié avec Tchang n’est qu’un élément secondaire du récit, essentiellement consacré à la lutter contre M. Mitsuhirato et Rastapopoulos. Dans le Tibet, elle est le cœur, le ressort, l’essence même de l’épisode.

Ces deux aventures sont sans doute celles qui engagent le plus personnellement la sensibilité de l’auteur et par conséquent du héros. Or ce sont des aventures asiatiques. La forme même du récit tintinesque s’éloigne du discours organisé et démonstratif, de la recherche et de l’exposition de la vérité pour s’attacher à une méthode oblique ou biaisée, qui suggère, laisse entendre, reprend et illustre les mêmes thèmes sous des formes différentes, et découvre indirectement leur sens. Elle renvoie à un cheminement intérieur et non à une prédication extérieure. A chacun son Tintin portatif, d’en rechercher et d’en démultiplier indéfiniment le sens, qui demeure en soi indéfini et ineffable. C’est une approche indirecte et non frontale du monde, qui est la méthode de la civilisation chinoise, selon François Jullien ( "Le détour et l’accès. Stratégies du sens, en Chine, en Grèce ", 1995). Ce n’est pas seulement la découverte de l’amitié que Tintin doit à Tchang, mais aussi une voie vers la sagesse.

A cet égard, une dernière observation. On a parfois dit que le personnage de Tintin avait perdu sa substance à mesure que la galaxie tintinesque s’enrichissait, qu’il s’était effacé, comme s’il s’était diffusé et un peu épuisé dans ses acolytes. Haddock, Tournesol, la Castafiore, même les Dupondt sont progressivement plus présents que lui. Cette analyse est à notre sens inexacte, car Tintin est toujours leur moteur, même immobile. Ils ont pénétré dans son univers par effraction, représentant au départ une gêne, un obstacle, voire une menace. Ils étaient la figure de l’altérité, ils sont devenus sa véritable famille. Il a changé leur vie et leur rassemblement autour de lui est sa plus grande réussite. Mais ils restent une collection d’individus aux personnalités très affirmées qui ne s’unissent que pour des aventures précises. En définitive, c’est Candide que pourrait évoquer Tintin, mais Candide sans naïveté et sans illusions, sans Pangloss, sans aventures philosophiques et sans volonté démonstrative. L’homme à la moto, toujours prêt à bondir, des Soviets, fait place à celui qui s’adonne au yoga dans les Picaros. Il pourrait quant à lui conclure : "Tout va mal, mais il faut cultiver notre jardin".

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La vision pessimiste des "Aventures..." paraît bien correspondre aux traits majeurs de la société internationale du XXè siècle, de ses tourments et vicissitudes. En comprend-elle bien l’évolution, les tendances, les facteurs de pacification et d’universalisation ? La capacité de régulation du droit international ne s’est-elle pas accrue de façon décisive ? Il appartiendra au XXIè siècle de le dire. La grille des personnages, des relations, des situations que présentent les divers épisodes demeure cependant une inestimable source de références et de plaisir. Le commentaire doit rester modeste, il est toujours trop pauvre, trop bref, et il est préférable de les lire et de les relire. Elles ne sont pas sans substance ni même sans gravité. Mais, dans une période sérieuse sinon triste, où le conformisme intellectuel et le discours moralisateur cherchent à impressionner et à culpabiliser, "Les aventures..." sont du côté de Rossini et d’Offenbach. Elles nous montrent avec élégance et gaieté, talent et même génie, que le Roi est nu.

Notes

[1On utilisera comme corpus les vingt-trois épisodes disponibles des « Aventures de Tintin » : Tintin chez les Soviets (1930) ; Tintin au Congo (1931 puis 1946) ; Tintin en Amérique (1932 puis 1945) ; Les cigares du Pharaon (1934 puis 1945) ; Le Lotus bleu (1935 puis 1946) ; L’oreille cassée (1936 puis 1945) ; L’Ile noire (1938 puis 1943 et 1965) ; Le sceptre d’Ottokar (1938 puis 1947) ; Le crabe aux pinces d’or (1941 puis 1953) ; L’étoile mystérieuse (1942) ; [Le secret de « La Licorne » (1942) ; [Le trésor de Rackham le Rouge (1943) ; Les sept boules de cristal (1944-1946) ; Le Temple du Soleil (1946-1947) ; Tintin au pays de l’or noir (commencé en 1938, interrompu en 1940, repris en 1949, nouvelle version en 1969) ; Objectif Lune (1952) ;On a marché sur la Lune (1953) ; L’affaire Tournesol (1956) ; Coke en stock (1958) ; Tintin au Tibet (1960) ; Les bijoux de la Castafiore (1963) ; Vol 714 pour Sydney (1968) ; Tintin et les Picaros (1976) . Dans une bibliographie très riche, on notera simplement, comme référence de base : Benoît Peeters, Le monde d’Hergé, Castermann, 1983.

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