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Quelle(s) énergie(s) après le pétrole ?

Questions Internationales n°24, mars-avril 2007

samedi 9 octobre 2010

Les questions liées à l’énergie occupent désormais une place centrale dans les relations internationales, et plus largement dans l’espace commun aux relations internationales et aux questions d’ordre interne. Elles font partie des questions globales qui s’imposent de plus en plus aux Etats et aux sociétés civiles. Globales, elles le sont en un double sens : d’une part parce qu’elles sont universelles et ne peuvent être cantonnées à un pays ou une région déterminée ; d’autre part parce qu’elles font éclater la distinction classique entre l’interne et l’international. Certaines d’entre elles sont d’ordre intellectuel, juridique ou social : la protection des droits de l’homme, la promotion de la démocratie, la répression des atteintes au droit humanitaire par exemple. D’autres sont d’ordre matériel, économique et stratégique : la protection de l’environnement, la lutte contre le terrorisme, les échanges économiques et le développement, et, parmi elles, les problèmes de l’énergie. Si ces problèmes n’ont rien de nouveau, la perception de leur urgence s’est accrue – mais le débat à leur sujet reste marqué par un fort décalage entre idéologies et réalités.

Le pétrole, trop aimé, mal aimé

Bien sûr, l’énergie a toujours occupé une place importante pour la sécurité et la stabilité des Etats, pour le développement économique de leurs sociétés et pour le bien être de leurs populations. Mais l’on s’était habitué à une énergie abondante et bon marché, à tout le moins dans les pays développés. Le pétrole paraissait inépuisable, les ressources facilement exploitables, les réserves prometteuses, et la gaz semblait offrir une ressource de complément voire de substitution aisément accessible. Les deux crises pétrolières de 1973 et 1979 avaient été rapidement résorbées, même au prix de dures secousses économiques, spécialement pour l’Europe et les pays en développement non producteurs - mais le marché avait réponse à tout. On acceptait de bon ou mauvais gré la pollution marine et côtière, l’extravagante rente pétrolière versée à de petits Etats producteurs, la domination du marché par quelques firmes transnationales aux bénéfices considérables. On supportait d’une âme égale les inégalités de développement entre Etats que le différentiel dans l’accès aux ressources aggravait.

Les perceptions ont changé radicalement avec le début du nouveau siècle. Elles ont changé en raison de plusieurs facteurs convergents, quoique de nature diverse. Certains sont d’ordre écologique : le tout hydrocarbure paraît contribuer au réchauffement climatique, devenu opinion commune, au-delà même des démonstrations scientifiques. D’autres sont d’ordre économique : la raréfaction des ressources pétrolières et gazières, la demande croissante des économies développées, renforcée par celle des économies émergentes de plusieurs grands pays, la hausse des coûts qui en résulte mécaniquement, encore accentuée par celle des recherches visant à découvrir de nouvelles réserves exploitables. D’autres encore sont d’ordre géostratégique ou géoéconomique : les contraintes du transport de l’énergie à partir des zones nouvelles d’approvisionnement, Russie et Asie centrale notamment, soulèvent la question du tracé et de la maîtrise des oléoducs et gazoducs à travers des régions politiquement instables, et les pressions qui peuvent en découler de la part des pays producteurs ou intermédiaires. Au-delà des questions économiques ou environnementales, c’est enfin la dimension stratégique et conflictuelle des relations internationales, la paix ou la guerre – toujours au centre des questions internationales dans leur approche la plus classique - qui est mise en cause.

Sortir du pétrole ?

A beaucoup d’égards, ces questions ne sont pas nouvelles. Siècle du pétrole, le XXe siècle les a déjà connues et éprouvées. La lutte pour le contrôle des réserves et ressources énergétiques entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni a par exemple été sans merci, et l’instabilité du Proche et Moyen Orient doit beaucoup à une manne que l’on a longtemps crue inépuisable. Mais les données que l’on vient de rappeler leur donnent une acuité nouvelle, en même temps qu’elles en changent les termes. La question désormais dominante est celle de l’après pétrole. Nul ne sait, certes, quand et dans quelles conditions cet après pétrole - que l’on peut élargir à l’après hydrocarbures, car le gaz ne devrait être qu’un relais temporaire – se produira. A une compétition élargie et intensifiée s’ajoute une diversification des partenaires intéressés, producteurs ou consommateurs. S’y ajoute également une incertitude sur l’énergie ou les énergies qui assureront la relève du pétrole, sur l’avenir des ressources, et le débat est en passe de se nouer. Mais il se noue dans des conditions largement obscures, pour de multiples raisons, qui sont aussi bien scientifiques, idéologiques, économiques que politiques. Elles sont en pratique enchevêtrées, mais pour l’analyse on peut tenter de les démêler.

Raisons scientifiques, parce que l’on n’a pas identifié la ou les sources énergétiques qui pourront, le moment venu, se substituer au pétrole. Le nucléaire semble pour l’instant tenir la corde, après être passé par des périodes de rejet, qui se prolongent dans certains pays. On en connaît les avantages, dont la France jouit depuis plusieurs décennies : le nucléaire est une énergie relativement bon marché, peu polluante, assurant mieux que les hydrocarbures l’indépendance et la stabilité d’approvisionnement des pays consommateurs. On en connaît aussi les risques : les déchets d’une part, que l’on ne peut retraiter que partiellement et dont le stockage soulève des questions difficiles à résoudre ; les risques de prolifération des armes nucléaires, ou au minimum des matières fissiles dangereuses d’autre part. Au-delà des craintes de nombreuses opinions publiques, spécialement en Europe, peut-être des solutions technologiques permettront elles de surmonter ces problèmes. En toute hypothèse, si le développement de ce type d’énergie demande de longues années de mise au point, l’avenir proche demeure celui des hydrocarbures, dont l’épuisement est une perspective agitée depuis longtemps et jusqu’à présent indéfiniment repoussée.

Raisons idéologiques avec l’écho croissant des thèses écologiques. Elles ont trouvé avec le thème du global warming, ou réchauffement climatique, un excellent véhicule de communication et de popularisation d’une nouvelle crainte millénariste. Derrière ces thèses, le malthusianime, qui n’a rien de nouveau, et dont le Club de Rome voici trois décennies avait déjà réactivé l’influence. Mais si l’écologie a trouvé ainsi une idéologie de substitution à celle de la croissance, et du pétrole, elle n’a pas trouvé d’énergie de substitution. L’énergie marémotrice, hydraulique, solaire, éolienne, les énergies naturelles renouvelables de façon plus générale, ou bien ont déjà procuré leur apport, ou bien ne peuvent promettre que des énergies d’appoint – sauf à renoncer au mode de vie des pays développés. Mais cette hypothèse paraît d’autant plus irréaliste qu’elle est vigoureusement contredite par les aspirations et les pratiques des grands pays émergents, dont la demande d’énergie fossile – y compris de charbon - est de plus en plus gloutonne. Quant aux énergies biologiques, leurs premières utilisations donnent parfois à penser qu’elles contribuent également au réchauffement climatique. Leur rendement laisse en outre à désirer. On en revient donc aux limites scientifiques et technologiques de la recherche d’une énergie, ou d’énergies alternatives.

Raisons économiques, parce que l’économie des hydrocarbures est solidement enracinée et qu’elle maîtrise largement le cycle de la recherche/développement en matière énergétique. Les grands acteurs n’abandonneront pas la partie avant l’épuisement concret de réserves qui demeurent non pas certes infinies, mais indéfinies à mesure que la prospection s’oriente dans des espaces de plus en plus lointains et de moins en moins pénétrables. Ou encore parce que les coûts multiples, non seulement financiers, mais aussi industriels, agricoles, sociaux du remplacement des hydrocarbures sont tels qu’ils impliquent un changement structurel d’économie. Personne ne semble l’avoir aujourd’hui envisagé, si l’on laisse de côté une démarche régressive, plus idéologique qu’économique, qui propose un mode de vie spartiate et culpabilisant dont on ne voit guère qu’il puisse convaincre à grande échelle les populations concernées. Dans la mesure où l’économie de l’énergie est dominée par la demande, par une demande croissante et de plus en plus générale, seule une hausse forte et rapide des prix peut entraîner un changement des conduites. Encore ce changement est-il de courte durée, et les augmentations absorbées par ceux qui les subissent. Les économies d’énergie sont certes possibles et ouvrent un champ non négligeable, mais elles prolongent en réalité la civilisation du pétrole plutôt qu’elles ne préparent son dépassement.

Par là on rejoint les raisons politiques. On les rejoint d’abord par défaut, parce que, sur le plan international, il n’existe pas de gouvernance globale de l’énergie, que le libéralisme le plus échevelé y est dominant, au profit d’acteurs publics comme d’acteurs privés. Carence compréhensible sur le plan universel, même si elle est regrettable, parce qu’elle correspond à la structure même de la société internationale. En revanche, on peut la ressentir comme une anomalie sur le plan de l’Union Européenne. Non seulement celle-ci est fondée sur la construction d’un espace économique unique, mais encore à son origine on trouve une Communauté du charbon et de l’acier, puis une Communauté de l’énergie atomique. Pour autant, l’UE ne semble pas en passe de développer une politique européenne, et encore moins une politique commune de l’énergie. Dans son cadre comme ailleurs, si l’énergie est une ressource rare et d’intérêt général, elle a été davantage marquée au cours des années récentes par la privatisation et par la concurrence permanente entre acteurs qui ne s’entendent que pour maintenir la primauté des hydrocarbures, tout en tentant de contrôler les autres sources.

On rejoint ensuite ces raisons de façon active, dans la mesure où cette concurrence est largement maîtrisée par les Etats. La visibilité de l’Etat russe en la matière ne saurait dissimuler le rôle des Etats-Unis ou d’autres pays, producteurs ou consommateurs, dans le contrôle des ressources. Leurs mobiles sont autant politiques, stratégiques, qu’économiques, et l’ambiguïté de la question énergétique est ici maximale. A ceux qui enseignent que les intérêts acceptent toujours des compromis, que les marchands ont besoin de stabilité et de paix pour prospérer, d’autres répliquent que l’énergie, comme source de puissance, est un facteur belligène. Ils expliquent volontiers, à tort ou à raison, les tensions et conflits internationaux par les rivalités en la matière. Une autre ambiguïté tient à la nature de la puissance dont l’énergie est l’instrument : on connaît la distinction devenue banale entre Soft Power et Hard Power, la puissance immatérielle et la force, pour simplifier. L’énergie appartient aux deux, elle peut se traduire sur les deux registres, tout comme la puissance financière. Par là elle souligne la grande relativité de leur distinction. Appartenant à tous les registres de la puissance, l’énergie est un enjeu dont il y a peu de chances que l’importance décline au cours du présent siècle.

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