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Le Maghreb : un objet incertain et flottant

Questions Internationales n°10, novembre-décembre 2004

samedi 25 septembre 2010

Chacun en Europe, et plus particulièrement en France, a du Maghreb une image où se superposent histoire, géographie, folklore, soleil et violence. Sa proximité fait que l’on croit volontiers le connaître. En même temps il paraît s’éloigner : dynamique démographique, affirmations nationales, retour du religieux, faiblesse du développement, absence de liberté politique, crises éclatantes ou larvées, difficultés d’intégration des immigrés, tout cela en fait pour l’Europe un ensemble qui semble à contre courant de l’évolution des Etats de l’Union.

Un ensemble : nous ne nous intéressons pas ici à chacun des Etats du Maghreb en particulier, mais à l’entité – encore largement virtuelle – qu’il représente. Si en effet le terme Maghreb est largement reçu, l’objet qu’il désigne est beaucoup plus difficile à définir. Sur le plan de la géographie, il s’étend de l’Atlantique au désert, ou de la Méditerranée au désert - des pays côtiers mais pas maritimes, et toujours entre deux mers. Sur le plan sociologique, il appartient au monde arabe, encore que l’empreinte berbère y soit particulièrement présente. Sur le plan politique, il est encore plus flou que la construction européenne. Le Maghreb est très loin de l’intégration économique et de la coopération politique, et il n’est nullement certain qu’il s’inspire d’un projet comparable.

Alors, comment cerner cet objet incertain et flottant, et d’abord par rapport à lui-même ? Parle t-on des trois Etats d’Afrique du Nord, Algérie, Maroc, Tunisie qui en sont le cœur historique et géographique, y inclut-on la Mauritanie, y ajoute t-on la Libye, suivant les frontières de l’Union du Maghreb Arabe, organisation plus riche de virtualités que de réalités ? Que faire en outre de l’ex Sahara espagnol, Etat contesté, mais toujours espace au statut incertain entre le Maroc, l’Algérie et la Mauritanie ? Le moins que l’on puisse conclure, c’est qu’il n’existe pas de réelle dynamique, ni même de perception interne forte de l’unité et de la personnalité du Maghreb.

A défaut, peut-on l’appréhender par rapport à son environnement international ? On le sait, l’identité et la cohésion d’un groupe, y compris d’Etats, sont souvent déterminés par la perception de sa différence avec un monde extérieur, étranger voire hostile. Une organisation commune répond, sinon à la défense contre une menace, du moins à un sentiment partagé de solidarité par rapport à l’autre. Les liens internes, ou horizontaux, sont plus forts que les liens extérieurs, ou latéraux. Or, si l’on se place du point de vue des Etats, pour plusieurs pays du Maghreb, peut-être pour tous, les rapports avec le monde extérieur sont les plus importants, sur les plans économique, stratégique, politique. Il en est largement de même du point de vue des sociétés, ou sur le plan humain, ne serait-ce qu’en raison du poids de l’émigration vers l’Europe.

L’Europe n’est certes pas le seul partenaire intéressé, et l’on sait que, ici comme ailleurs, l’attirance à l’égard des Etats-Unis est forte, même si elle l’est sans doute plus pour les élites que pour la majorité - attirance culturelle comme partout, désir de ne pas se couper de la puissance mondiale, admiration pour une success story, mais aussi souci d’équilibrer les partenariats par rapport à une Europe si proche et historiquement trop présente. A cet égard le Machrek ou l’Afrique noire n’offrent pas au Maghreb les mêmes perspectives, ou les mêmes promesses. Les divergences profondes avec la politique américaine au Moyen Orient, sur l’Iraq ou le conflit israélo- palestinien, ne changent pas fondamentalement cette donnée.

Mais tout se passe comme si fonctionnait, non un triangle, mais une sorte de quatuor racinien politique. L’Europe, pour diverses raisons, géopolitiques, économiques ou sociales autant que politiques, est plus concernée par le Maghreb ; les Etats-Unis, même si les ressources énergétiques algériennes voire aujourd’hui libyennes suscitent leurs convoitises, sont d’abord attachés au sort du Machrek dont ils font le centre d’un « Greater Middle East » ; certains au Maghreb en revanche ont parfois pour les Etats-Unis les yeux de Chimène, tandis que nombre de pays du Machrek souhaiteraient une plus forte implication de l’Europe dans leurs problèmes. De tout cela résulte que la Méditerranée est devenue entre l’Europe et le Maghreb une frontière, certes poreuse, mais que l’on s’efforce actuellement de consolider plus que d’effacer.

Frontière poreuse à beaucoup d’égards, et porosité souvent vécue comme une menace – chemin d’une immigration incontrôlée, de trafics inquiétants, mais aussi circulation d’images, d’idées et d’idéologies que beaucoup préféreraient laisser d’où elles viennent. Au culte des paraboles qui répandent là bas les valeurs de l’Occident répond ici l’infiltration islamique qui s’appuie sur les principes libéraux pour mieux les subvertir – mais c’est la grandeur, voire l’essence de la liberté que de laisser ses ennemis même s’exprimer dans son cadre.

Comment transformer cette perception, comment passer du primat des préoccupations de sécurité à une approche plus détendue, plus diverse, plus équilibrée, plus confiante ? L’Europe est devenue pacifique en s’unissant, sa réconciliation avec elle-même en a fait un pôle d’attraction : voici un exemple dont le Maghreb, tout comme d’autres, pourrait utilement s’inspirer.

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