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Le Japon entre l’Asie et l’Extrême-Occident

Questions Internationales n°30, mars-avril 2008

vendredi 15 octobre 2010

Empire plus que millénaire, le Japon ne présente une importance universelle que depuis moins de deux siècles, depuis que les intrusions occidentales l’ont fait sortir d’un isolement volontaire. Cette société, cette civilisation, ce pays très anciens constituent une puissance encore jeune sur le plan international. C’est aussi une puissance qui a connu nombre de tribulations, et qui ne semble pas encore être parvenue à définir sa place optimale dans les relations internationales. Militairement entravé, et dominé par les Etats-Unis, économiquement concurrencé par la Chine et les nouvelles puissances économiques asiatiques, culturellement tourné vers son identité, démographiquement vieillissant, politiquement maintenu dans un statut de second rang et ne parvenant pas à obtenir un siège de membre permanent au Conseil de sécurité, en butte à une méfiance persistante de la part de ses voisins, le Japon n’a toujours pas surmonté les conséquences de sa défaite lors de la seconde guerre mondiale. A cet égard, il semble avoir moins réussi son après guerre que l’Allemagne.

Le choc avec l’Occident a-t-il été bénéfique au Japon ? Le bilan est contrasté. Le pays a certes échappé à la colonisation, en partie grâce à son aptitude à intérioriser, pour mieux se défendre, les méthodes occidentales – mais pas toujours dans ce qu’elles ont de meilleur. On peut même se demander s’il n’a pas été victime de l’effet mimétique et de la montée aux extrêmes qu’il implique, cher à Clausewitz interprété par René Girard [1]. Aux pressions économiques appuyées par la menace militaire qu’exerçaient à son encontre, au XIXe siècle, certains pays européens et les Etats-Unis, le Japon a réagi par une politique d’expansion et de conquête – une sorte de colonialisme et d’impérialisme à l’envers, exercés au nom de la défense de l’Asie contre la domination occidentale. Mais loin d’être une force libératrice, il s’est conduit à son tour comme un oppresseur et ses exactions, notamment contre la Chine, s’inscrivent parmi les plus sombres des crimes de guerre.

Ce contre impérialisme mimétique a trouvé son point culminant avec la seconde guerre mondiale, et sa résolution, après de longues années d’affrontement aéro-naval puis terrestre avec les Etats-Unis, dans l’apocalypse nucléaire d’Hiroshima et Nagasaki. Montée aux extrêmes sans précédent et heureusement sans lendemain, à laquelle on doit l’entrée dans un nouvel âge stratégique qui a dominé les relations internationales pendant un demi-siècle. Bourreau et victime, l’ambiguïté demeure, et marque toujours l’identité japonaise, lui rendant peut-être plus difficile la reconnaissance de ses propres crimes. Au fond, il n’avait connu et imité – même s’il pouvait trouver dans son propre fonds les ressources de la violence guerrière – que le visage hostile et même belliqueux de l’Occident. Après la seconde guerre mondiale, toute aventure nationale et militaire lui étant interdites, l’influence américaine, intériorisée suivant de nouveaux modes, l’a conduit à transposer sur le plan économique son énergie et son appétit d’expansion. Espace et non acteur stratégique, libéré du même coup de la charge de sa défense, il a pu orienter son activité vers la croissance et le développement.

Il y a dans un premier temps parfaitement réussi. Non seulement une Asie dominée par la montée du communisme, que ce soit d’obédience soviétique ou chinoise, lui laissait le terrain libre dans la compétition avec l’Occident, mais encore le dynamisme de ses firmes transnationales, leur capacité d’innovation technologique et leurs faibles coûts lui ont permis d’obtenir un important avantage comparatif sur le plan économique. Au début de la décennie quatre vingt du précédent siècle, certains considéraient que le Japon démocratique et pacifique avait réussi là où le Japon impérial et belliqueux avait échoué : exercer une domination en Asie, voire obtenir une tête de pont en Californie, en raison de sa puissance financière et de la force de ses investissements. Il est vrai qu’en contrepartie, il restait vassalisé sur le terrain de sa sécurité et qu’il ne s’est jamais affranchi de ses contraintes constitutionnelles en la matière. Mais, avec des institutions libérales inspirées du modèle occidental, un capitalisme socialement intégrateur, il utilisait efficacement les armes de la paix là où les Etats-Unis s’engluaient dans des combats incertains ou perdus, en Corée puis au Vietnam.

Le tableau a cependant profondément changé depuis la fin de l’affrontement Est-Ouest et l’effondrement quasi-général du communisme. Le ralliement de l’Asie à l’économie de marché a créé au Japon des concurrents redoutables. L’apaisement des relations entre les deux Corée ne favorise pas son influence dans la région. Il est assurément un investisseur important dans l’ensemble de l’Asie nouvelle, mais il ne convertit pas son poids économique en influence politique. Les contestations sur les îles et leurs espaces maritimes subsistent, que ce soit avec la Chine, la Russie le Vietnam notamment. La montée en puissance pacifique de la Chine lui a ravi la place de première puissance asiatique. Des difficultés internes s’ajoutent à ce contexte régional et international en demi-teinte. Une longue stagnation économique, une société qui peine à s’adapter à la mondialisation, un système politique qui semble bloqué par l’absence d’alternative partisane : le Japon ne pourra obtenir un rôle mondial optimal, correspondant à des capacités qui restent impressionnantes, que s’il résout d’abord la question de son intégration en Asie. Occidental par certains côtés, mais fondamentalement asiatique, le Japon ne trouvera son équilibre que si, conformément à la sagesse du président Mao, il parvient à marcher sur ses deux jambes.

Notes

[1René Girard, Achever Clausewitz, Carnetsnord, 2007.

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