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Le Caucase aux marges des empires disparus

Questions Internationales n°37, mai-juin 2009

mercredi 20 octobre 2010

Foyer antique de nombreuses civilisations évanouies, fond du Pont Euxin qui formait la limite de l’espace grec puis de l’Empire romain, périphérie de l’Empire Ottoman, bordure méridionale de l’Empire russe puis de l’URSS, marqué par la proximité de l’Empire perse, partagé entre variantes du Christianisme et de l’Islam, le Caucase peine à être autre chose qu’une expression géographique, et une zone de confins. Région montagneuse et maritime, entre Caspienne et mer Noire, entre Europe et Asie, il semble à la fois et contradictoirement vernaculaire, zone de passage et lieu de coexistence forcée entre des peuples ou ethnies profondément singuliers et différents, par la culture, la religion, des identités affirmées autant par leur réalité que par leur opposition. Trop petit pour trop de peuples, en somme. Il en est certes de même de toutes les anciennes marges impériales - les Balkans, voire l’Europe centrale, dont la consécration étatique et les identités nationales n’ont été que tardivement reconnues en dépit d’une existence ancienne, et qui ont souvent constitué le terrain ou l’enjeu des rivalités extérieures.

L’histoire mouvementée et complexe du Caucase, soumis aux invasions et aux conquêtes comme à nombre de tensions internes, domine encore sa situation présente. On pourrait y voir un modèle réduit de l’Europe qui, comme la Grèce antique, est née divisée. Mais, différence essentielle, l’Europe – au moins occidentale – a réussi à surmonter ses divisions et entrer dans un projet qui transcende et rédime un passé d’affrontements et les impasses d’une impossible unité impériale. Modèle hélas unique, qui n’est imité nulle part ailleurs – et certainement pas au Caucase : pas de projet organisateur régional endogène. Les affirmations nationales depuis la chute de l’URSS semblent dominantes, mais elles sont parallèlement avivées et contrariées par l’enchevêtrement des populations, la présence d’aspirations sécessionnistes, d’enclaves au sein des nouveaux Etats et les ambitions récurrentes et concurrentes de leurs dirigeants. Le poids sensible du passé, c’est pour l’instant surtout l’héritage de la chute de l’URSS, que le Caucase est loin d’avoir surmontée.

L’Arménie, l’Azerbaïdjan, la Géorgie – et l’on pourrait y ajouter la Tchétchénie si l’on y intègre le Caucase du Nord – ont des caractéristiques profondément singulières et dissemblables, signe d’une existence nationale incontestable. Leurs seuls traits communs semblent être un mélange de frustrations et de prédations. Frustrations de pays qui cherchent à réaliser leur unité nationale mais doivent s’accommoder de l’existence de diasporas psychologiquement et géographiquement plus ou moins lointaines, ou du maintien de minorités difficilement assimilables en leur sein ; qui proclament leur désir de développer la démocratie et l’Etat de droit, mais peinent à acclimater le pluralisme politique et les successions électorales paisibles, à enraciner la confiance entre gouvernants et gouvernés, à convaincre leurs peuples que la recherche désintéressée du bien commun est la motivation principale de leur classe politique, que la référence au marché et à la libre entreprise entraîne bien la séparation du pouvoir politique et du pouvoir économique.

Le récent conflit entre la Géorgie et la Russie à propos de l’Ossétie du sud et de l’Abkhazie a attiré l’attention internationale sur une région perçue jusqu’alors comme périphérique – périphérie des Etats issus des anciens empires, Iran, Russie, Turquie, mais aussi de ces nouveaux voisins que sont l’Union européenne et l’OTAN. Un processus d’occidentalisation du Caucase est-il pour autant en cours ? Il correspondrait aux vœux de la plupart des dirigeants des nouveaux Etats et de leurs populations, mais il est loin d’être assuré. Il mettrait l’accent sur une logique institutionnelle, il dépasserait les divisions internes par une triple dynamique. A l’Union européenne le soin de soumettre ces pays aux disciplines de la régulation juridique, du respect des droits de l’homme et des valeurs harmonistes de l’Europe. A l’OTAN la tâche de garantir leur sécurité internationale en les associant à leur propre défense. A l’Occident dans son ensemble de favoriser leur développement par une gestion optimale de leurs ressources et par la mise en valeur de leurs capacités de production et de transit des hydrocarbures.

Mais les Etats-Unis sont trop loin, l’Union européenne trop divisée et distante, l’Occident trop incertain pour réaliser ce dessein – et la Russie trop près. Les Etats du Caucase sont trop faibles et les grands voisins trop puissants. La logique interétatique reste ainsi dominante, avec ses implications en termes de rivalités internes et de compétitions extérieures. Les Etats du Caucase peuvent éprouver frustrations ou rancœurs à l’égard de leurs grands voisins immédiats et anciens maîtres, qu’ils soient russes, turcs, voire iraniens. Ils peuvent cependant rechercher l’appui de certains d’entre eux contre les autres, voire contre leurs homologues. Quant aux amis proches ou lointains, la prédation n’est jamais absente de leur approche du Caucase, pour ses ressources en hydrocarbures ou pour les itinéraires de leur transit vers l’Ouest. Les divisions internes, après tout, ne sont pas insupportables dès lors qu’elles ne dégénèrent pas en conflits ouverts, endogènes ou importés, et permettent de mettre les pays de la région en concurrence.

Reconnaître en outre le rôle et l’influence préférentiels des grands voisins est de bonne politique de puissance, puisque ils sont des partenaires plus considérables et qu’il convient de les ménager. Le Caucase n’est pas comparable aux pays baltes, incorporés sans coup férir à l’UE et à l’OTAN au nez et à la barbe de la Russie. Il est vrai qu’ils étaient plus proches historiquement, culturellement, géographiquement et sans arrière-monde conflictuel, à la différence du Moyen Orient et de l’Asie centrale qui jouxtent les pays en cause. Il est vrai également que la Russie n’est pas confrontée sur sa frontière nord à des risques de sécession comme en Tchétchénie. Elle ne craint pas non plus d’être marginalisée sur son pourtour maritime septentrional, alors que l’adhésion de la Géorgie ferait quasiment de la mer Noire un lac otanien, enclavant la façade maritime russe, ce qui ne manquerait pas de soulever le problème du statut particulier de cette mer qui, avec la Convention de Montreux, reconnaît la prépondérance stratégique des riverains. Voila un point sur lequel les grands voisins, Iran, Russie, Turquie peuvent s’accorder : garder les Etats-Unis à distance, et n’admettre l’Union européenne qu’à leurs conditions.

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