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La métamorphose des Balkans

Questions Internationales n°23, janvier-février 2007

vendredi 8 octobre 2010

Les Balkans ont acquis dans l’histoire une triste réputation. Aux confins de l’Europe et du Proche Orient, aux franges des Empires, Empire Ottoman, Autriche, Russie puis U.R.S.S qui s’en disputaient la maîtrise, mélange confus de peuples, de religions, de territoires enclavés entre l’Adriatique, la Mer Noire et le Danube, ils symbolisaient de manière presque caricaturale la division de l’Europe et les vaines tentatives impériales pour l’unir par la domination. Ils sont restés à l’écart des grands mouvements intellectuels européens. La Renaissance, la Réforme, les Lumières et l’esprit de la Révolution française ne les ont que peu touchés, sinon pour y étendre un nationalisme d’autant plus violent qu’il était vernaculaire. Les avatars du totalitarisme en revanche, fascisme ou communisme, ont eu plus d’écho, comme si leur radicalité correspondait mieux à leurs frustrations. Leur nom même signifiait fragmentation et enchevêtrement, et la Macédoine, en leur cœur, en paraissait encore un modèle réduit, une fractale. Mélancolie balkanique, sentiment de l’absurde ont durablement marqué des auteurs comme Cioran ou Ionesco.

Les Balkans se sont certes libérés au XIXe siècle de l’essentiel des assujettissements extérieurs, et ont connu au XXe des tentatives d’unification non plus exogènes mais endogènes, comme avec la Yougoslavie. Par une sorte de mimétisme, ces tentatives transposaient localement les méthodes impériales, de sorte qu’elles étaient tour à tour rejetées par les autres. Ce sont ces tentatives et leurs échecs qui ont marqué pour l’Europe l’ouverture puis la clôture d’un XXe siècle guerrier. Les conflits balkaniques du début du siècle entraînent, avec la première guerre mondiale, l’embrasement et l’effondrement de l’Europe, tandis que l’effacement pacifique des divisions de Yalta provoque la dislocation sanglante de la Yougoslavie dans les années quatre vingt dix. Elle marque l’impuissance de l’Union européenne à assurer la paix sur ses frontières, comme les limites de son exemplarité. Les Balkans restent à contretemps. Ils apparaissent non plus comme un modèle réduit de l’Europe, mais plutôt comme une anti-Europe, qui oppose ses haines et ses rivalités provinciales à l’effort d’enracinement d’une paix structurelle par le dépassement des antagonismes nationaux, par la substitution du projet à l’histoire.

Au début du XXIe siècle, après épuisement des combattants, les Balkans vont-ils enfin devenir pleinement européens ? L’Union européenne, après avoir été incapable de prévenir puis de résoudre par la coercition des conflits d’un autre âge, parviendra t-elle à intégrer morceau après morceau, feuille à feuille, cet artichaut politique et social, à métamorphoser la péninsule balkanique en Sud-Est de l’Europe ? Au moins les pays qui la composent, et qui semblent cette fois, au moins pour la plupart, construits sur un principe d’identité nationale, aspirent t-ils à cette transfiguration. Mais la partie est loin d’être jouée. Du côté de l’Union européenne d’abord, puisque les élargissements successifs ont jeté le doute sur sa nature, sur sa cohésion, sur son avenir, et qu’à tous égards ses membres semblent vouloir marquer une pause. Du côté des pays balkaniques eux-mêmes, plus attirés au fond par l’OTAN - qui leur offre une perspective de sécurité peut être illusoire, mais à prix réduit - que par l’Union - qui entend leur imposer des conditions d’appartenance plus prometteuses, mais aussi plus exigeantes.

Partie d’autant plus difficile à mesure que l’on progresse des marges des Balkans vers leur cœur. La Slovénie a réussi la première son entrée, puis la Bulgarie et la Roumanie. La Croatie semble en bonne voie, et la Macédoine pourrait suivre, voire le Monténégro nouvellement indépendant. Mais pour ce qui fut le foyer le plus intense des conflits récents, Bosnie, Kosovo, la tâche est plus complexe – sans parler de l’Albanie, qui s’est très longtemps coupée du reste du monde et en conserve une marginalisation durable. Il leur faut d’abord démontrer qu’ils peuvent régler eux-mêmes l’essentiel de leurs problèmes internes, affermir et régulariser leurs structures internes, assurer la coexistence pacifique entre et avec leurs minorités, intégrer les valeurs de l’Union européenne, pluralisme politique et religieux, démocratie, droits de l’homme, ouverture et transparence économique, maîtrise de la criminalité – bref construire des Etats gardiens de l’intérêt général, et des Etats de droit.

La question du Kosovo est à cet égard centrale, parce que cette entité au statut encore non identifié semble encore à l’heure actuelle l’exact opposé de tout cela. Sous tutelle extérieure, marqué par un mélange d’anarchie, d’économie mafieuse, d’antagonismes ethniques, d’incapacité de se gouverner lui-même, sous la surveillance jalouse des uns et des autres et ferment d’instabilité pour l’ensemble, le Kosovo est comme un résidu des anciens Balkans. Le défi est cette fois encore pour l’Union européenne. Il lui faut, dans un processus dialectique, aider à construire des Etats stables avant de les réunir et, un jour peut-être, les dépasser. Alors l’Europe aura réussi sa réconciliation avec elle-même, et les Balkans auront réalisé leur rêve européen : substituer à l’absurde violence entre des populations dépossédées d’elles mêmes l’espace apaisé des bois, collines, plaines, fleuves, entre les rivages nobles et antiques de l’Adriatique et de la Mer Noire.

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