La Russie en mouvement

Questions Internationales n°27, septembre-octobre 2007

mardi 12 octobre 2010

Près de vingt ans après, la Russie a-t-elle absorbé la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’URSS ? Il est permis d’en douter. En déclarant que la disparition de l’Union soviétique était la plus grande catastrophe du XXe siècle, Vladimir Poutine exprime sans doute publiquement la pensée de nombre de Russes. Ce serait trop dire que l’événement est passé inaperçu dans le brouhaha et la confusion des métamorphoses du continent européen à la fin du précédent siècle, mais enfin son retentissement est resté limité par rapport à d’autres données, comme la réunification allemande, les guerres prolongées qui ont accompagné la partition de l’ex-Yougoslavie, les élargissements de l’Union européenne, toutes données cependant intimement associées à cet effondrement. On s’est empressé de saluer les réformes démocratiques intervenues dans le pays, et les Russes eux-mêmes ont eu fort à faire à tenter de s’adapter à la réduction de leur espace, de leur influence, à la mutation de leurs institutions, de leur système économique et social comme des difficultés de tous ordres auxquelles ils se sont trouvés confrontés.

Deux décennies plus tard, on doit constater que les transformations de la Russie n’ont pas obéi à la logique positive qui avait suivi la disparition des régimes allemand ou italien après 1945 – une démocratisation profonde, une mutation des esprits, une orientation délibérée et constante vers la construction européenne qui a donné à ces pays une nouvelle légitimité internationale en les intégrant dans une entreprise novatrice, en rupture avec les principes de l’ancien système européen, lui-même mort de ses contradictions. La Russie actuelle évoquerait plutôt la France d’après 1815, aux rêves de suprématie définitivement anéantis, affaiblie quoique toujours redoutée, peinant à se trouver une place dans le concert européen, mettant plus d’un siècle à rétablir sa situation interne et internationale, après avoir du surmonter nombre de tribulations. Tout comme la France d’alors succédait à l’Ancien régime autant qu’à la Révolution, la Russie actuelle survit à l’URSS comme à l’ancien Empire russe. Le poids de ce passé dédoublé et contradictoire hypothèque à la fois son présent et son avenir.

Les perceptions internationales de la Russie sont également assez confuses. Pour ses voisins, anciennes républiques de l’URSS ou anciennes démocraties populaires, elle est à la fois une menace et un partenaire inévitable. Beaucoup la voudraient aussi lointaine et aussi faible que possible, sans pouvoir méconnaître les contraintes géopolitiques et géoéconomiques de sa présence. Les pays d’Europe occidentale sont plus volontiers disposés à en faire un partenaire important et stable, mais ne peuvent s’affranchir de leurs propres valeurs en matière de droits de l’Homme et de libertés politiques, valeurs auxquelles la Russie actuelle n’adhère que du bout des lèvres tout en les traitant avec la plus grande négligence. Les Etats-Unis n’ont pas une attitude moins équivoque. Après avoir espéré obtenir de la Russie une sorte de satellisation volontaire, à l’instar de ce qu’ils ont réussi avec l’Union européenne, ils semblent entreprendre de la repousser au plus étroit possible de ses frontières – intégration des plus proches voisins dans l’OTAN, compétition stratégique et énergétique en Asie centrale et dans le Caucase, projet de système anti-missiles sur ses marges …

La rétraction interne et internationale de la Russie est donc une donnée forte. Déclin démographique, concentration sur la Russie d’Europe, inégalités sociales profondes, souffrance d’une large partie de la population, économie qui repose sur une rente pétrolière et gazière gérée à courte vue, attitude défensive sur de nombreux plans en sont des composantes objectives. A la pression américaine s’ajoute la présence chinoise, dont la masse et la proximité pèsent de plus en plus sur l’extrême orient russe, voire sur la Sibérie et l’Asie centrale. Et pourtant, si l’Empire a disparu après plusieurs siècles d’existence, l’idée impériale ne s’est pas effacée, et l’isolement relatif de la Russie même contribue à son maintien. La Russie apparaît, sinon comme un électron libre dans les relations internationales, du moins comme un Etat dont l’évolution demeure largement ouverte et difficilement prévisible. Tirer le plus grand parti de son affaiblissement actuel est une tentation immédiate. C’est celle de ses voisins et anciens assujettis. Leurs ressentiments sont compréhensibles et ne peuvent être ignorés. C’est cependant une tentation dangereuse.

La Russie demeure en effet une grande puissance. Membre permanent du Conseil de sécurité, dotée d’un nombre considérable d’armes nucléaires, disposant d’importants moyens financiers en raison de ses ressources énergétiques, pouvant utiliser ces ressources mêmes comme arme diplomatique, elle conserve une forte capacité de nuire, et demeure indispensable à la gestion de la plupart des questions internationales. Si son déclin doit se poursuivre, il est de l’intérêt de tous qu’il ne se déroule pas de manière convulsionnaire, établissant de nouveaux foyers de conflit en Asie et aux marges de l’Union européenne. Mieux vaut aider à la stabilisation du pays et pour cela ne pas le défier cyniquement avec les procédés anciens de la politique de force, comme le donnent à penser certains projets qui semblent autant de provocations. L’Union européenne tout spécialement a intérêt à une Russie apaisée et stable, partenaire indispensable en termes de sécurité comme en termes économiques. Si en revanche elle surmonte, à plus long terme, ses difficultés présentes, il est sage de ne pas créer de nouvelles frustrations, frustrations dont on doit constater qu’elles jouent dans les relations internationales un rôle aussi, voire plus important, que les calculs apparemment rationnels.

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