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L’empire ou le pouvoir comme monstre

Questions Internationales n°26, juillet-août 2007

lundi 11 octobre 2010

Le XXe siècle a été le tombeau des empires. Plus exactement, l’agonie puis le démembrement des empires dans leurs formes successives ont jalonné le siècle : avec la première guerre mondiale, quadruple effondrement de leurs formes monarchiques, l’Empire Russe, puis Austro-Hongrois et Allemand, enfin l’Empire Ottoman. Après la seconde, extinction de leurs formes coloniale avec la disparition consentie ou brutale des empires coloniaux des puissances européennes. A la fin du siècle, évanouissement de leur forme idéologique avec l’URSS, le dernier en date - qui ne s’avouait au demeurant pas comme tel, dissimulant sa nature derrière un fédéralisme d’apparence et la souveraineté limitée des démocraties populaires.

C’est que l’Empire comme forme de domination semble pleinement contraire aux principes organisateurs de la société internationale contemporaine : principe des nationalités, ou droit des peuples à disposer d’eux-mêmes dans sa variante actuelle ; souveraineté et égalité juridiques des Etats, dont la prolifération voire l’émiettement résultent précisément de la dislocation des empires. A cet égard, il y a incompatibilité d’humeur entre empire et droit international. Le droit international repose sur l’égalité souveraine entre Etats et l’Empire sur la domination, sur la sujétion.

Et pourtant, il semble aujourd’hui flotter comme un souffle impérial sur les relations internationales. Nostalgie ou signe avant coureur ? Un bon auteur [1] évoquait voici quelques décennies « l’appel d’Empire » comme aspiration face au désordre caractérisant la région du Moyen Orient. Les Etats-Unis sont parfois perçus, voire se perçoivent eux-mêmes, comme une nouvelle puissance impériale. Il n’est jusqu’à l’Union européenne qui, aux yeux de certains, dessinerait un empire virtuel, par la coercition douce et insistante qu’elle exerce à l’égard de ses membres sans le consentement direct de ses peuples.

A la fragmentation concrète entre près de deux cents Etats répond un besoin de grands ensembles, et au minimum le sentiment qu’une organisation de la société internationale est nécessaire, même si les formes adéquates n’en ont pas été encore trouvées. L’ONU n’y peut prétendre, car, à l’instar de l’Humanité suivant Raymond Aron [2], elle n’est pas une unité politico-militaire. Si ce n’est pas là une définition, c’est au moins une caractéristique de l’Empire : il est une unité politico-militaire.

Mais, s’il est une forme de domination, encore faut-il en préciser les composantes. Les termes d’impérialisme ou d’empire dont des mots à grande circulation, chargés le plus souvent de connotations négatives, en toute hypothèse idéologiques. De façon générale, ce qu’on envisage ici sous le terme d’Empire, c’est un phénomène de domination territoriale et humaine, économique et politique à visée universelle, qu’il s’agisse de l’entreprise elle-même – qui est l’impérialisme – ou de l’Empire constitué, qui est son produit ou son résultat.

On peut déjà le distinguer d’autres formes de domination, et notamment de l’hégémonie. Car l’hégémonie est une forme non territoriale de domination, plus douce à certains égards, moins coûteuse également pour son bénéficiaire, qui adopte une vision plus étroite de son intérêt national [3]. L’empire en revanche est fondamentalement territorial. Plus qu’une forme politique, il est une forme de domination territoriale. Il traduit une puissance souveraine sur un espace plus que sur une population. Plus exactement il ne se soucie guère des formes de domination personnelle, il peut accepter des statuts personnels différents, il n’en recherche pas l’unité, dès lors que son imperium s’exerce.

 L’Empire comme concept, comme réalité, comme processus

Il faut également envisager l’empire sur divers plans, d’abord en tant que concept, puis en tant que réalité, enfin en tant que processus.

- Comme concept, l’empire, le projet impérial est une sorte d’autisme, et d’autisme glouton. Autisme parce que le désir d’absorption et de soumission universelles qu’il comporte, d’unification territoriale et politique, de dépendance des sujets rejette, exclut l’autre, ne veut pas le considérer comme partenaire ou sujet de droit, mais comme simple objet, bon à capturer. On est très loin du monde de Kant ou même de Hobbes, c’est plutôt le monde de Parménide, une totalité close sur elle-même et qui comprend tout l’être, immuable et compact. Tout empire se conçoit comme « Empire du Milieu », qui ignore ou marginalise tout ce qui n’est pas lui-même.

Autisme glouton parce que l’empire a vocation à s’étendre, à conquérir, et à le faire avec une parfaite bonne conscience, parce qu’il pense apporter l’unité, la paix et le progrès. On est donc en présence d’un concept d’Empire qui n’est pas nécessairement totalitaire, mais au minimum totalisant en ce qu’il veut englober, réduire à l’unité, l’ensemble des entités politiques connues. Tous pourraient faire leur la devise de l’ancien empire d’Autriche, fondée sur la succession des cinq voyelles, mais pas à la manière de Rimbaud : Austria est imperare orbi universo [4]. C’est en ce sens que l’Empire est négateur du droit international, parce que l’Etat mondial est son projet ultime, et qu’il tend à substituer la projection de son droit interne aux règles internationales ou interétatiques.

- Comme réalité, les empires historiques sont toutefois loin de correspondre à ce concept. D’abord, du point de vue de l’universalité : seul l’Empire romain en a approché, dans le contexte du monde antique connu – mais en réalité on était loin du compte ; il demeure toutefois le plus proche pour nous du type idéal d’empire. Ensuite, du point de vue de l’unité : l’Empire romain rassemblait ainsi deux cultures, latine et grecque, qui sont restées distinctes et qui ont été la base de la séparation entre Empire d’Occident et Empire d’Orient.

Par la suite, on a connu, on l’a dit, trois formes principales d’empires : les empires territoriaux, qui ont regroupé des cultures et des peuples très différents, unis par la proximité territoriale et la seule domination – Empire ottoman, russe, autrichien notamment. Les empires coloniaux, caractérisés par la dispersion territoriale et par l’hétérogénéité des populations, qui se sont subordonnés des civilisations plus ou moins lointaines et considérées comme inférieures - la diversité et l’inégalité étaient leur ressort même. Les empires idéologiques, dont l’URSS est l’exemple unique à l’époque contemporaine, et qui soumettaient des peuples très différents à un modèle commun de domination politique. Diversité des formes et des fondements, qui confirme l’observation suivant laquelle l’empire, formule très flexible, est en réalité indifférent à ses modalités d’organisation politique interne.

- Au-delà de cette indifférence, on voit, avec ces trois formes, apparaître l’imperfection, et même la contradiction structurelle des empires. Elle se traduit par le fait que l’Empire n’est toujours qu’un processus, qu’un processus indéfini, jamais stabilisé, et ainsi voué à l’échec. Aucun ne réalise l’universalité, c’est-à-dire que les entreprises impériales se heurtent à des prétentions concurrentes ou à des résistances insurmontables. Aucune ne réalise l’unité, et les empires reposent sur des institutions et des règles fragmentées, parce qu’ils doivent tenir compte de la diversité culturelle de leurs composantes. Suivant la formule de Michel Serres [5], « l’empire en un mot dit le multiple inintégrable ».

On peut certes mentionner l’édit de Caracalla qui, en 212, accorde la citoyenneté romaine à tous les sujets libres de l’Empire – mais c’est déjà le temps du déclin (étrange idée de Régis Debray [6] de vouloir que les Etats-Unis l’imitent et accordent leur nationalité à tous les Occidentaux !). Aucun ne réalise la paix, parce que leur formation passe par la guerre, comme leur décomposition par la violence. Aucun ne réalise non plus de façon durable le progrès. L’Empire romain d’Occident débouche sur la longue régression de l’esprit du Moyen Age, et l’Empire romain d’Orient sur « la dictature morne et stupide » de l’Empire Ottoman, pour citer Julien Gracq.

 Guerres extérieures et violence intérieure

- La plupart des empires, sinon tous, ont été constitués par la force, et n’ont pu se maintenir que par elle. La guerre est leur ressort, ils sont le fruit de l’esprit de conquête et de domination, vilipendé par Benjamin Constant, l’un des critiques les plus pénétrants de l’Empire napoléonien [7]. Certes, parfois – et la question divise les historiens [8] – cette entreprise ne correspond pas à un dessein préconçu, mais résulte en quelque sorte mécaniquement de la supériorité d’une cité, d’un Etat, par rapport aux autres, qu’il est ainsi conduit à dominer.

C’est la résistance à la domination qui conduit la puissance impériale à lui donner une forme absolue, à supprimer l’existence politique de l’autre ou à n’en conserver qu’une façade. L’Empire romain a par exemple été formé en quelques décennies par cercles successifs, en Italie puis autour de la Méditerranée, à la suite du défi lancé par Carthage, dans une logique d’abord défensive. A cela correspondent les empires les plus durables, ceux qui se comptent en siècles, et qui ne sont pas des aventures individuelles. En revanche, lorsque sont à l’œuvre des entreprises personnelles, il est rare qu’elles survivent à leur auteur – Alexandre, Napoléon, Hitler, offrent des exemples convergents d’ubris sans lendemain.

En toute hypothèse, la dimension militaire des empires est toujours dominante. Elle donne à leur domination ce caractère brutal et primitif qui est leur marque commune. Ce sont les généraux en chef, à la suite de César, qui ont assumé la continuité de l’Empire romain [9]. A la naissance des empires coloniaux l’on trouve des guerriers, qui en sont toujours restés les gardiens suprêmes, et le Maréchal Staline s’est substitué dans l’iconographie au Secrétaire général du Parti communiste de l’URSS. Même Leonid Brejnev, gestionnaire plus que conquérant, se présentait comme le Maréchal Brejnev, et la puissance militaire est restée jusqu’au bout le ressort principal de l’Union soviétique.

Malédiction des empires : même ceux qui voudraient se stabiliser par la paix n’y parviennent pas dans la durée. Guillaume II ne voulait pas la guerre qui, en une génération, emporta son régime dans la défaite. Napoléon III avait fondé le Second Empire sur une formule : l’Empire c’est la paix – mais toute sa politique conduisait à la guerre, heureuse dans un premier temps, fatale en définitive. Reposer sur la force militaire conduit à périr par l’épée [10]. Quant à son oncle, il est la caricature de l’entreprise guerrière, qui a absorbé et dissipé l’énergie nationale dans une tentative agonistique et désastreuse.

- En même temps, sur le plan interne, il existe une fatalité de la domination intérieure qui conduit, dans ses formes extrêmes, à la tyrannie ou à la dictature, ou dans ses formes bénignes à la domination cauteleuse et cruelle que connaissent les empires déclinants. On connaît l’image du pouvoir impérial que présente George Orwell dans 1984 [11] : une botte qui écrase un visage, éternellement. Peut-être parce que l’empire n’a pas de citoyens, mais ne veut connaître que des sujets. A vrai dire, il n’a même pas de sujets, mais ses habitants sont pour lui comme des ressources, plutôt des objets.

C’est dans son cadre que l’esclavage prospère, et aussi les formes physiques de la férule. Est-ce par hasard que les empires ont développé et raffiné plus que d’autres les supplices – chinois ou ottomans, par exemple – mais aussi les tortures et les répressions sanglantes ? Aux empires on peut souvent associer de grands massacres. Cela peut tenir à la distance entre un pouvoir lointain et les sujets ordinaires, à la discrimination entre les diverses populations qu’ils renferment, à la nécessité d’assurer le gouvernement par la coercition, à la contrainte observée par Montesquieu qui veut que les grands empires appellent une autorité césarienne. Les empires sont fondés sur la peur, et la liberté est toujours leur ennemie.

 La carence de légitimité

- L’explication purement territoriale et stratégique d’un pouvoir central condamné à l’absolutisme - ne serait-ce que pour administrer et défendre un espace qui ne lui apparaît jamais assez grand - n’est toutefois pas suffisante. Elle est complétée et renforcée par une carence constitutive des empires. Ils sont sans cesse à la recherche d’une légitimité, d’un sentiment profond d’identité et d’appartenance collective, de loyauté librement consentie de leurs sujets, qui leur font toujours défaut, de sorte que ces pouvoirs forts sont en réalité toujours fragiles. Les empires appartiennent aux plus anciennes des formes d’organisation politique des sociétés, constituées par une prédation spontanée et violente qui s’étend jusqu’à ce qu’elle trouve une résistance suffisante à l’extérieur d’elle-même.

Tant qu’elle se développe, son mouvement porte en lui sa justification, sinon sa légitimité. Mais veut-il se stabiliser, devenir une entreprise civile, assurer la vie paisible de ses habitants, qu’il lui faut rechercher un fondement politique. Investiture divine, succession dynastique, régularité juridique – car les empires produisent généralement une administration, et des codes, qui mettent en forme la domination et placent l’autorité au cœur du droit – sont successivement invocables. A défaut ou en surplus sont convoquées des fins justificatrices : la paix, de façon paradoxale, qu’il s’agit d’assurer, la vraie foi qu’il faut universaliser, la civilisation dont l’expansion devient une « mission sacrée [12] », la révolution que l’on doit préparer et généraliser …

En réalité, tout cela ne résiste guère à l’affaiblissement des empires. Quelles que soient les formules, ils ne parviennent pas à établir cette légitimité dans la durée. Un problème majeur de l’Empire romain, comme l’a souligné Guglielmo Ferrero [13], était précisément l’absence de légitimité qui n’a que rarement permis une succession tranquille, et au contraire a fait de la guerre civile entre armées rivales le ressort du passage d’un Empereur à un autre, sans compter les éliminations sanglantes d’Empereurs en déficit d’autorité. Le pouvoir était à l’encan, et le peuple à vendre.

Plus récemment, on doit à Napoléon prisonnier à Sainte Hélène cette réflexion subtile sur la précarité de son pouvoir : Je me serais, disait-il, relevé même du pied des Pyrénées si j’avais été mon fils. Manière de dire que son fils, ou lui-même successeur d’un fondateur de dynastie, aurait possédé une légitimité plus convaincante dans le monde auquel il voulait appartenir, celui des couronnes européennes. Dans le même esprit il regrettait amèrement l’égoïsme de ces couronnes, qui n’avaient pas voulu accepter la dynastie des Napoléonides, quatrième dynastie après les Mérovingiens, les Carolingiens et les Capétiens. On peut cependant mettre en doute la pertinence de la réflexion napoléonienne : les empires sont rarement faits pour les héritiers, et la conquête survit rarement au conquérant si elle ne trouve pas une légitimité plus forte qu’elle même.

- Les empires se trouvent à cet égard confrontés à des légitimités concurrentes, qui deviennent plus influentes qu’eux et préparent leur destruction. Le christianisme utilise ainsi le cadre territorial de l’Empire romain pour son expansion - mais il en subvertit les bases en opposant le monothéisme et l’égalité des hommes en Dieu au polythéisme et au culte divin des Empereurs. Indépendamment de la déroute militaire, il y avait dans l’empire napoléonien un conflit mortel avec deux légitimités qui l’ont successivement emporté sur lui, celle de la monarchie capétienne qui l’a brièvement remplacé avec la Restauration, celle de la souveraineté nationale et des droits de l’homme qui se sont lentement mais durablement imposés avec la République.

En outre, le principe des nationalités a été le ferment de la destruction de tous, puisque, à l’agglomération artificielle que réalisaient les empires, il opposait le droit collectif des groupes qui se reconnaissaient comme tels à vivre dans l’indépendance suivant leurs propres lois. Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes en a pris le relais, on l’a dit, au XXe siècle. En vain les empires ont-ils cherché à compromettre, à trouver par des concessions un nouvel équilibre : les Empereurs romains deviennent chrétiens ; Napoléon à Sainte Hélène se réclame d’un fédéralisme européen ; l’Empire autrichien devient austro-hongrois – la fameuse Cacanie de Robert Musil [14], qui n’en est pas moins une prison des peuples ; les empires coloniaux bricolent des régimes d’autonomie plus ou moins poussée pour les territoires ultra–marins ... Aucun ne parvient à une durable conversion, et la constance des empires est celle de leur disparition.

 La fin des Empires

- Cette disparition peut être instantanée, surtout lorsqu’elle est le fait d’une aventure individuelle – Alexandre – qui s’achève par la déroute militaire – Napoléon. Elle correspond plus fréquemment, surtout pour les empires institutionnalisés, à une décadence plus ou moins longue suivie d’un effondrement plus ou moins brutal : les empires romains d’Occident puis d’Orient - mille ans plus tard cependant -, l’Empire Ottoman, les empires coloniaux, l’URSS … Le temps peut être dilaté ou comprimé, mais il exerce toujours son effet corrodant qui rend de plus en plus sensible leur absence de légitimité. La gloutonnerie des empires, c’est l’espace, leur ennemi, c’est le temps.

Ils s’écroulent généralement sous le double effet d’une pression extérieure et d’une décomposition intérieure, sans parvenir à se ressourcer comme le font les Etats ordinaires, qui survivent à leurs révolutions internes ou aux défaites militaires. Racine l’avait déjà écrit, dans Mithridate :

Non, princes, ce n’est point au bord de l’univers
Que Rome fait sentir tous le poids de ses fers,
Et, de près inspirant les haines les plus fortes,
Tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes !

Les empires, à la différence des Etats, ne peuvent détacher leur existence historique du principe de leur fondation. La disparition de l’énergie ou de l’élan qui les avait constitués, s’ils ne sont indéfiniment renouvelés, rend le fardeau de leur maintien insupportable : les coûts financiers, économiques, militaires, humains, en sont trop lourds et, suivant le mot de Balzac, ils meurent d’indigestion. Plus largement, l’économie est souvent leur talon d’Achille.

- Les empires ont également leurs ennemis, qui les combattent. Mais ce combat peut aussi bien accélérer leur formation lorsqu’ils sont en phase ascendante – l’Empire romain, l’Empire allemand en 1870-1871, l’URSS après 1945 – que précipiter leur chute. Ils sont alors avalés, partiellement ou totalement, par des prédateurs plus puissants, conformément à la maxime de Spinoza qui pose qu’il est de droit naturel que le gros poisson mange le petit. L’Empire Ottoman a ainsi progressivement absorbé l’Empire romain d’Orient, avant d’être, quelques siècles plus tard, disloqué et en partie remplacé par les empires coloniaux européens en voie de constitution.

Toutefois, la lutte entre empires rivaux n’est pas fatale. Ils peuvent aussi s’accommoder d’un partage par lequel ils se stabilisent mutuellement. Les puissances coloniales avaient ainsi leurs chasses gardées, et les trois empires européens du XIXe siècle, Allemagne, Autriche et Russie pouvaient s’allier. On leur doit même le brigandage des partages successifs de la Pologne, réalisés au nom de la paix et de la tranquillité de l’Europe [15], dans lequel la Prusse développait déjà sa prétention impériale, tandis que l’Empire russe et l’Empire britannique surveillaient jalousement le dépeçage de l’Empire Ottoman.

- Tout ceci semble appartenir à un passé révolu. Les empires ont disparu, les deux guerres mondiales, puis la guerre froide, ont provoqué des changements profonds dans la structure même de la société internationale, changements qui paraissent condamner, au-delà de leurs formes historiques, leur principe même. La disparition du concept d’Empire semble suivre l’effondrement contemporain des empires. Trois phénomènes y concourent.

• Sur le plan des relations entre Etats d’abord : la création des grandes organisations internationales universelles politiques ; l’interdiction des guerres d’agression et de conquête ; la construction européenne ; la multiplication du nombre des Etats indépendants jaloux de leur souveraineté ; le multilatéralisme.

• Sur le plan des relations entre les Etats et les individus ensuite : l’extension des droits de l’homme et de la démocratie politique ; le développement des ONG et des sociétés civiles ; le rôle des firmes transnationales dans les échanges commerciaux qui dénationalise la quête de la puissance économique.

• Sur le plan des facteurs de la puissance enfin : même si les Etats sont toujours en compétition pour la puissance, celle-ci repose de moins en moins sur la logique territoriale qui est celle des empires. La dématérialisation de la puissance comporte de multiples aspects, financiers, technologiques, culturels, mais elle relativise considérablement l’importance du territoire, et par là d’une domination de type impérial. Pour autant, il existe toujours une actualité des empires.

 Actualité des Empires

- Elle prend d’un côté la forme d’un héritage. Dans un intervalle plus ou moins prolongé entre barbarie et décadence, les empires ont été la matrice des civilisations contemporaines Les empires disparus, anciennement autant que récemment, ont laissé des traces importantes – architecturales, urbaines, car ils ont souvent été bâtisseurs -, plus largement culturelles, une sorte de mémoire collective inconsciente qui fait que l’on parle encore de pays latins, ou du monde turcophone, que des langues comme l’anglais, l’espagnol, le français ne sont des langues véhiculaires internationales qu’en raison de leur passé colonial. Au sens politique même, on voit parfois en surimpression de conflits resurgir les frontières invisibles d’anciens empires – ainsi dans l’ex-Yougoslavie – ou alors leurs frontières visibles – ainsi avec les frontières africaines héritées de la colonisation.

A l’inverse une solidarité subsiste entre anciens espaces un temps soumis à la même domination, parfois même avec l’ancienne puissance dominante. Ne voit-on pas reparaître en Europe centrale le fantôme de l’Autriche-Hongrie ? Mais aussi, et l’héritage est ici clairement négatif, on observe une certaine difficulté des pays anciennement soumis à assumer la liberté, qu’il s’agisse de la liberté collective – ceux qui ont été soumis à l’URSS se jetant par exemple dans les bras des Etats-Unis – ou de la liberté individuelle – pour beaucoup de pays décolonisés, la libération n’a pas conduit à la liberté de leurs habitants [16], soumis à des régimes locaux plus ou moins tyranniques et corrompus.

- D’un autre côté, est-il assuré que la forme impériale de domination a définitivement disparu ? Ce serait beaucoup s’avancer que de l’affirmer. Il faut revenir pour conclure sur les deux empires virtuels qui sont parfois dénoncés – ou sollicités : les Etats-Unis et l’Union européenne.

A priori, rien de plus éloigné, même si leurs visions de la société et des relations internationales sont très différentes.

Les Etats-Unis mettent l’accent sur la supériorité militaire et la capacité d’intervention extérieure, refusent de se soumettre aux régulations multilatérales et de se subordonner aux Nations Unies, comme de façon plus générale ils répugnent à dépendre des organisations internationales, y compris des juridictions internationales. Ils ne souhaitent pas pour autant établir une domination territoriale d’autres espaces, même si nombre d’intellectuels et de think tanks américains se complaisent à évoquer « l’empire bienveillant » qu’ils constitueraient déjà. L’hégémonie militaire, économique, politique, leur suffit, qui leur épargne la charge et le coût de la gestion directe de territoires et de populations lointaines.

Quant à l’Union européenne, qui est en elle-même une organisation internationale, elle récuse l’impérialisme, elle a renoncé à toute forme de domination militaire, elle cultive le multilatéralisme, l’autorité judiciaire, la morale internationale, elle développe la solidarité, elle aspire à convaincre plutôt qu’à contraindre. D’inspiration fédérale, son projet est aux antipodes de l’Empire. Elle attire plus qu’elle ne soumet.

Et pourtant … On peut se demander si, dans l’un et dans l’autre cas, le principe impérial n’est pas replié, intériorisé et, sous des formes différentes, prêt à se déployer - voire contraint de le faire si les circonstances l’imposaient.

Intériorisation de l’empire ? Les Etats-Unis ne sont-ils pas un empire par rapport à eux-mêmes ? La conquête, brutale et sanglante, de leur espace national ; leur refus guerrier de la sécession des Etats confédérés ; le maintien tardif de l’esclavage puis de la discrimination en leur sein ; la montée d’une présidence impériale qui saisit tous les arguments pour s’affirmer et limiter les droits et libertés de leurs citoyens – récemment la prétendue « guerre contre le terrorisme » ; la tentation communautaire qui risque de substituer une agglomération de groupes ethniques ou culturels en provenance du monde entier à une nation intégrée ; le faible degré de participation démocratique : tout ceci pourrait dessiner les contours d’un Empire intérieur, prolongé par une arrière-cour latino-américaine. L’entreprise serait facilitée par l’immensité de l’espace américain et la capacité de trouver en son sein les ressources lui permettant maîtriser toute dépendance à l’égard de l’extérieur.

Quant à l’Union européenne, pour laquelle la virtualité est moins nette, une vision pessimiste pourrait néanmoins relever différents signes précurseurs : le développement d’une sorte de bureaucratie impériale anonyme, obéissant à sa propre logique, nouvelle caste sans autre projet qu’elle-même, soutenue par des juridictions qui échappent à tout contrôle ; l’appauvrissement démocratique dans la prise des décisions ; la volonté tenace d’érosion des particularismes nationaux - comme une superstructure impériale qui se mettrait progressivement et subrepticement en place, sans les peuples et parfois contre eux.

Une vision optimiste estimera à l’inverse qu’il s’agit là de résidus, de rhumatismes d’une tradition impériale multiséculaire mais sans avenir, comme le montre précisément la résistance des peuples. Le génie de la construction européenne, s’il doit s’affirmer, est en effet de rapprocher de façon consciente et volontaire des sociétés en paix avec elles-mêmes, en paix avec leurs voisins, aux antipodes de la coercition impériale.

Notes

[1Ghassan Salamé, Appels d’Empire – Ingérences et résistances à l’âge de la mondialisation, Fayard, 1996.

[2Raymond Aron, Penser la guerre, Clausewitz, vol. II, Gallimard, 1976.

[3Sur la distinction entre impérialisme et hégémonie, voir Questions internationales, n° 3, Septembre-Octobre 2003, La puissance américaine, p. 37-38 : « Hégémonie, impérialisme, Leadership ».

[4Il revient à l’Autriche de dominer le monde entier.

[5Michel Serres, Rome. Le livre des fondations, Grasset, 1983.

[6Régis Debray, L’édit de Caracalla ou Plaidoyer pour des Etats-Unis d’Occident, sous le pseudonyme de Xavier de C …, Fayard, 2002.

[7Benjamin Constant, De l’esprit de conquête et de l’usurpation dans leurs rapports avec la civilisation européenne, 1814. In Pléiade, Œuvres, Gallimard, 1957, p. 985-1098.

[8Jérôme Carcopino, Les étapes de l’impérialisme romain, Hachette, 1961.

[9Guglielmo Ferrero, l’un des analystes les plus lucides des apories de l’Empire romain, Nouvelle histoire romaine, Hachette, 1936.

[10Telle était au demeurant la malédiction que le christianisme naissant avait jeté sur l’Empire romain.

[11George Orwell, Nineteen Eighty-Four, Secker & Warburg, 1949 - 1984, Gallimard, 1991.

[12Formule employée par le Pacte de la SdN, comme une justification ultime de la colonisation.

[13Voir note 8, supra.

[14Robert Musil, Der Mann Ohne Eigenshaften, Vienne, 1930, 1933, 1943 - L’homme sans qualités, Points – Seuil, 1982.

[15Albert Sorel, La question d’Orient au XVIIIe siècle, Plon, 1877.

[16Dans une lettre à Jefferson en 1812, Lafayette se réjouit de ce que l’indépendance des colonies espagnoles d’Amérique étende la liberté à l’ensemble du continent. Jefferson lui répond précisément que l’émancipation n’est pas la liberté. Cité par Sainte-Beuve, Portraits littéraires, 1843. Bouquins, Laffont, 1993, p. 480.

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