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L’Iran, aujourd’hui, hier et demain

Questions Internationales n°25, mai-juin 2007

dimanche 10 octobre 2010

L’Iran aujourd’hui a plutôt mauvaise presse. Il semble aller, ou plutôt rester à contre courant de l’évolution dominante des sociétés internes comme des relations internationales. Régime théocratique, peu intéressé par la démocratie politique et les droits de l’homme – et surtout des femmes -, puissance solitaire qui défie la société internationale et les Nations Unies sur l’enrichissement de l’uranium, soupçonné d’aspirer à la détention d’armes nucléaires, inspirateur voire soutien de mouvements chiites que beaucoup considèrent comme terroristes, déclarant sa volonté de faire disparaître l’Etat d’Israël, en butte à l’hostilité ouverte des Etats-Unis, aux reproches des Européens, à la méfiance de nombre de ses voisins : tout ceci définit une posture singulière qui attire fâcheusement sur lui l’attention et suscite nombre de griefs. Il est l’un des rares pays contre lequel le Conseil de sécurité a pris des mesures coercitives, en raison de ses activités nucléaires, et contre lequel plusieurs pays n’excluent pas d’entreprendre une action militaire. Sa qualification de Rogue State, ou Etat voyou, Etat déviant, ou de pilier privilégié de l’ « axe du mal » est certes propre aux Etats-Unis de l’Administration George W. Bush, et ne fait pas école dans les instances internationales, mais l’image du pays est généralement dégradée voire négative. Le pays réagit souvent par un réflexe obsidional qui le conduit d’un côté à la fermeture, de l’autre au soutien de mouvements subversifs dans son environnement, qui peuvent lui donner un peu d’air.

L’Iran a en outre connu depuis trois décennies nombre de tribulations : chute de la monarchie pro-occidentale en 1979, échec d’une tentative de modernisation à marche forcée ; révolution khomeyniste sanglante qui semblait plonger le pays dans une dictature cléricale archaïque ; guerre meurtrière de huit années, déclenchée par l’Irak de Saddam Hussein, entre 1980 et 1988 ; puis stabilisation relative dans la mesure où l’Irak devenait à son tour le mouton noir des relations internationales ; développement d’une influence souterraine dans son environnement chiite, y compris dans l’Irak occupé par la coalition dirigée par les Etats-Unis à partir de 2003 ; enfin affirmation de positions radicales sur le plan international avec la présidence Ahmadinejad, qui a polarisé contre elle l’opposition de nombreux Etats d’orientations diverses. L’Iran souffre sans doute, mais dans une certaine mesure tire aussi profit de son intransigeance, puisqu’un front unique ne s’est pas véritablement constitué contre sa politique. Les Etats-Unis sont en pointe, suivis par les Européens, plus favorables à la négociation qu’à la coercition, mais la Russie ou la Chine sont plus ambigus. Quant aux autres Etats, ils suivent avec attention la politique nucléaire de l’Iran - surtout ceux qui pourraient être attirés par la détention d’armes atomiques, et qui surveillent de près l’efficacité ou l’impuissance des mesures internationales contre la prolifération.

Il existe pourtant un autre Iran, héritier des empires perses dans leurs formes successives, civilisations très anciennes et raffinées, dont l’influence s’est étendue bien au-delà des frontières de l’Iran moderne, tant en direction de l’actuel Moyen Orient que de l’Asie centrale et dont les traces subsistent aussi bien dans l’architecture que dans un legs culturel important. Même s’il est recouvert par les manifestations les plus spectaculaires d’une politique de repli, cet Iran immémorial est toujours présent, il est au fond de l’identité nationale du pays. La prégnance de l’héritage impérial et la force du sentiment d’indépendance qu’il nourrit expliquent également que l’Iran ait été l’un des rares pays de la région à échapper à la domination coloniale. Pour lui, elle s’est limitée à des zones d’influence reconnues à la Russie et au Royaume-Uni, puis à des changements politiques plus ou moins brutaux imposés de l’extérieur, par les Britanniques ou les Etats-Unis suivant les circonstances. Mais le pays n’a jamais été durablement occupé, s’il a été subordonné. Encore est-il l’un des premiers à avoir résisté à la prédation pétrolière anglo-saxonne, avec la tentative Mossadegh au début de la décennie cinquante du précédent siècle. La tentative a très vite tourné court, mais elle a renforcé une volonté persistante d’indépendance et de puissance, dont la révolution khomeyniste a repris le flambeau sous une forme inattendue. A cet égard, elle s’enracine dans un passé très présent à la conscience nationale.

Au-delà de son isolement actuel et des inquiétudes qu’il suscite, un Iran réconcilié avec ses voisins et les grandes puissances aurait beaucoup d’atouts et d’options. Sa position géopolitique, entre Golfe et continent eurasiatique, qui en fait un carrefour entre le Moyen et Proche Orient, l’Asie Centrale, le sous continent indien, le monde caspien, le Caucase et la Russie, lui donne un intérêt stratégique et politique considérable, à l’instar de cet autre héritier impérial voisin qu’est la Turquie. Ses ressources pétrolières, dans un monde où la demande énergétique est toujours croissante et où les réserves en hydrocarbures s’amenuisent, lui donnent un attrait économique soutenu - d’abord parce qu’il détient ainsi un bien recherché, ensuite parce qu’il constitue un marché qui dispose de moyens financiers importants. Son influence sur l’arc chiite dont il constitue le cœur, même si les autres communautés ont leur originalité et leurs objectifs propres, lui assure un levier politique considérable, surtout tant que les conflits iraquien et israélo-palestinien restent en attente de solution. Hier, à l’époque de Reza Pahlavi, chien de garde du Golfe dans le cadre de la politique des puissances régionales chère à Henry Kissinger, aujourd’hui mouton noir des relations internationales en raison de sa politique nucléaire et de son radicalisme déclaratoire, l’Iran pourrait être demain, au carrefour des civilisations d’Europe et d’Asie, un pays de confluence et une zone de prospérité au profit de son peuple et de ses partenaires, proches ou lointains.

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