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Comancheria de David Mackenzie : un regard prémonitoire sur l’Amérique de Donald Trump

Questions internationales, n° 87, septembre-octobre 2017, p. 119-122.

mercredi 22 novembre 2017

Ce Film américain de David Mackenzie, sur un scénario de Taylor Sheridan, Comancheria (titre original Hell or High Water), est sorti en 2016, quelques mois avant l’élection de Donald Trump. Il semble déjà correspondre à l’Amérique qui l’a élu, un pays abandonné, loin de tout, livré à l’anomie et à la violence, avec un sourd ressentiment contre le monde extérieur, révolté contre la prédation de la finance. C’est le fameux Overfly Country, celui que survolent de très haut les passagers aériens des métropoles entre la côte Est et la côte Ouest, l’Amérique pauvre, rurale, vernaculaire, peu peuplée, sans avenir et sans espoir, mais proie immémoriale pour la cupidité extérieure. Le contexte est celui de la Grande Récession après la crise des subprimes. L’œuvre, servie par une intrigue classique de thriller, mélange habilement plusieurs genres du cinéma d’outre-Atlantique. Son originalité, relative puisque assez fréquente dans le cinéma contemporain, est de ne pas choisir entre des héros positifs ou négatifs, de maintenir une morale de l’ambiguïté qui en définitive rassemble tous les protagonistes sous le poids d’une fatalité commune.

Son intérêt est triple. Le tableau général d’une Amérique primitive d’abord, localisée dans le Texas de l’Ouest, un ancien territoire comanche proche du Mexique. Une action dramatique et même tragique soutenue, qui retient toujours l’attention grâce à un rythme et à un montage sans temps morts. Schématiquement, un couple de braqueurs de banques, deux frères qui volent pour payer leurs dettes et conserver leur ranch, l’aîné incontrôlable (Ben Foster, alias Tanner Howard), le cadet calculateur (Chris Pine, alias Toby Howard), un couple de Texas Rangers locaux lancés à leur recherche, un vieux shérif proche de la retraite (Jeff Bridges alias Marcus Hamilton) et son adjoint d’origine comanche (Gil Birmingham alias Alberto Parker), le premier, stratège et le second, placide. Il n’en reste qu’un dans chaque camp à la fin et l’on mesure que leur affrontement n’est pas terminé, ce qui contribue à l’ambiguïté d’une péripétie, au sens du théâtre classique, sans dénouement. Troisième intérêt, le plus profond, dans un film plus intellectuel qu’il n’y paraît, un empilement de significations et de références stimulantes pour la réflexion et réjouissantes pour le cinéphile.

 Tableau d’une Amérique primitive

On est loin de l’Amérique de Matrix (Les Wachowski, 1999), de la cybernétique, de la robotique, de l’homme augmenté, désormais l’un des pôles organisateurs du cinéma hollywoodien, vision rêvée d’une civilisation en pointe, une science-fiction qui devient une simple anticipation. C’est l’Amérique société primitive décrite par Jean Baudrillard – mais ici sans la technologie. Les caméras de surveillance sont ainsi souvent hors d’usage. Au début du XXIe siècle, une survivance d’un Far West du XIXe siècle. La nature y est hostile, une plaine jaunâtre, infertile, balayée par les vents et la poussière, brûlée par le soleil et par des incendies de broussailles contre lesquels on ne lutte pas, attendant qu’ils atteignent le fleuve. Le travelling sur une route solitaire qui longe l’un de ces trains américains de marchandises d’une interminable lenteur est un cliché suggestif. Le bétail est famélique, les hommes endettés, les villes pauvres, silencieuses, seuls casinos et drugstores y apportent vie et sociabilité. Et puis les banques, agences locales de directions lointaines, qui deviennent progressivement maîtresses des lieux. Car si le sol est stérile, le sous-sol est gavé de pétrole, et le ressort du film est la tentative de captation par une banque d’un domaine en perdition que ses héritiers entendent bien conserver.

Dans ce paysage et avec ces contraintes, des hommes – car les femmes sont très peu présentes. On les dépeint sous trois figures : mères, complices, tentatrices. D’abord, les mères, deux personnages contrastés : la mère des deux braqueurs, qu’au demeurant on ne voit pas, puisqu’elle est morte avant les événements, mais qui est comme un moteur immobile, parce que c’est pour conserver son ranch que les frères se battent ; la mère des deux garçons du jeune frère, celui qui a conçu les plans d’attaque, séparée de leur père et vivant au loin pour des raisons que l’on ignore. Ensuite, les serveuses de restaurant, certaines en demande d’affection, de liens, dans un monde solitaire, d’autres rudes, et l’on peut y joindre les silhouettes des employées de banque qui ne sont guère que des figurantes, mais elles ne livrent personne. Enfin, les prostituées, dont l’une dans un casino s’efforce d’attirer l’un des deux braqueurs, mais c’est pour son argent. Le film montre cependant un monde d’hommes. Ce sont leurs passions et calculs qui animent l’action. On est dans une logique de western, les chevaux sont remplacés par des voitures, les colts par des fusils, la confrontation armée entre les deux frères d’un côté, les deux Texas Rangers de l’autre, relève pleinement des codes du genre.

 Du quatuor au duel

Le récit est linéaire, même s’il ne dévoile que progressivement les motivations et les objectifs des protagonistes. Le jeune frère veut sauver le ranch familial et doit pour cela éponger de lourdes dettes au profit d’une banque qui se prépare à saisir le domaine. Il n’ignore pas la richesse du sous-sol et entend en faire profiter les siens. Il s’associe donc avec son frère aîné, délinquant récemment sorti de prison, au comportement imprévisible et rebelle, pour piller les agences mêmes de la banque qui les spolie afin de la rembourser avec son propre argent. Ils réussissent au début, mais l’initiative inconsidérée du frère aîné, qui attaque seul de façon inopinée et sans masque une agence d’une autre banque, est le début de leurs ennuis. Les policiers ne disposent au départ d’aucun moyen d’identifier ces hommes masqués, qui semblent se volatiliser aussitôt leur coup fait et que personne ne reconnaît. Tout au plus remarque-t-on que ce sont des Blancs – « C’est curieux, ils ne sont pas Mexicains ». Le braquage solitaire permet de les repérer. Le vieux shérif comprend qu’il est en présence d’un plan à plusieurs étapes. Il tend un piège en se postant avec son adjoint près d’une agence dont il escompte qu’elle sera attaquée.

C’est ce qui se produit, le braquage aboutit à deux meurtres, un vigile et un client, et la chasse à l’homme commence. Menée d’abord par les habitants, elle est arrêtée sur la route par les rafales du frère aîné, et reprise par le shérif. Les deux frères se sont séparés, l’aîné attire à lui les poursuivants et permet au cadet de disparaître. Le premier abat l’adjoint comanche, il est à son tour tué par le shérif. Les deux survivants restent seuls et le demeureront dans la suite des temps. Le cadet a atteint son but mais il a perdu son frère, le shérif a identifié les coupables mais a vu tuer son adjoint. La banque doit renoncer à la saisie. Les enfants sont revenus au ranch avec leur mère, et le père vit ailleurs. Une dernière scène, la plus forte, montre le shérif retraité rendant visite, plusieurs mois plus tard, au survivant qui l’accueille fusil à la main. Il lui déclare avoir parfaitement compris que ce nouveau riche, assis sur son pétrole, était l’organisateur des braquages et donc responsable de la mort de son collègue, qui lui aussi avait une famille. Les deux hommes se défient ouvertement – « J’ai tué votre frère », dit l’ancien shérif, « Je sais », répond l’autre, et ils conviennent que chacun ne sera apaisé que par la mort de l’autre. Le film s’achève sur ce défi sans rémission, sur ce duel qui résume la condition humaine, pas de pardon, un jour on se retrouvera.

Derrière cette péripétie violente, une analyse de la sociabilité locale et de ses ressorts plus profonds. Dans une Amérique souvent présentée comme bigote, on souligne le silence de Dieu, son absence. Les deux Texas Rangers coupent à la télévision le sermon d’un prédicateur, bien que le Comanche se dise catholique. De son côté, l’aîné en fuite change le programme de son autoradio quand une chanson évoque Jésus-Christ. Les hommes sont solitaires et en guerre les uns contre les autres. Ennemi de tous, c’est le sens même du mot Comanche, dit l’un d’eux à l’aîné au cours d’une altercation, et celui-ci de répondre qu’à ce titre il est aussi un Comanche. Juste avant d’être abattu à revers, pensant avoir éliminé ses poursuivants qu’il domine à partir d’une éminence rocheuse, il s’exclame : « Je suis un Comanche, je suis le seigneur de la plaine. » Et pourtant, ces solitaires sont aussi solidaires, d’une solidarité clanique. Pour les protagonistes principaux, c’est le sens de la famille des braqueurs qui va jusqu’au sacrifice de l’aîné, et la complicité qui unit les deux Texas Rangers alors même qu’ils s’asticotent sur leurs différences raciales. Plus largement, tous les hommes portent le même « stetson » et personne ne dénonce les frères jusqu’à ce que deux innocents soient tués dans une agence bancaire. Alors les civils mènent leur propre chasse sans se soucier de la police, qui de son côté les écarte.

 Du rififi chez les vaincus

En définitive, tous les participants du drame sont des vaincus, autant collectivement qu’individuellement. Collectivement, et le film s’ouvre sur un plan qui montre un graffiti sur un mur : « Trois services en Irak et aucun soutien pour nous. » Individuellement, chacun est en deuil. Si le cadet échappe à la justice et à une pauvreté héréditaire, ce qui est son mobile avoué, le souvenir de la tuerie le hantera toujours, aussi longtemps que l’ancien shérif qui ne trouvera pas la paix. Ce pessimisme conscient se marque dès le début du film, dans une conversation entre les deux frères qui évoque leur comportement. « Rendre les coups ne fait qu’empirer les choses », dit l’un, et l’autre : « J’ai jamais connu personne qui s’en soit tiré. » Le Texas Ranger comanche formule avec calme une philosophie historique plus large. Il observe que dans le passé toutes ces terres appartenaient à sa tribu, puis que des conquérants étrangers sont venus et les ont soumis par la force armée. Aujourd’hui, ce sont les descendants des conquérants qui sont spoliés par les banques, par contrainte légale, la ruse et non la violence. La violence seule en effet ne mène qu’à l’échec et à la mort. Ceux qui survivent, le shérif et le cadet, sont ceux qui ont su combiner l’une et l’autre. La loi fait partie de la ruse et, unique scène où le droit est présenté de façon positive, un avocat aide le cadet à blanchir son argent et à flouer la banque.

L’idéologie véhiculée par le film est une sorte de millefeuille qui superpose un ensemble de références et de significations, au-delà de l’actualité des subprimes et des dégâts pour l’Amérique pauvre et endettée. C’est comme si la dénonciation de Wall Street, devenue classique, passait par le western et ses codes. On y trouve un peu de marxisme, l’exploitation de l’homme par l’homme, la captation des ressources et de la plus-value, un peu d’anthropologie, la condition humaine selon Hobbes, chacun l’ennemi de tous, un zest de darwinisme social, les plus forts, les mieux adaptés survivent et s’ajustent à un univers hostile, une récurrence de l’histoire américaine, la crise des années 1930, l’Amérique de Dos Passos, le Sud de Faulkner voire de Jim Thompson. L’aîné des braqueurs pourrait être un personnage de son chef-d’œuvre, 1275 âmes . Surtout, référence matricielle des films américains, la Bible, le monde comme géhenne, le péché originel, le meurtre du frère par le frère, Abel et Caïn in aeternum. Pas d’institutions, chacun est seul face aux autres, le shérif vengeur est en retraite et l’affrontement avec le cadet sera d’homme à homme, autre classique du cinéma hollywoodien. La justice de l’État se dérobe, la Thémis, est impuissante, reste la Némésis, la vengeance, la vendetta, enchaînement et destruction sans fin.

Le western impose donc ses comparaisons, quelques décennies après deux sommets du genre, Le Train sifflera trois fois de Fred Zimmermann (1952) et L’Homme qui tua Liberty Valance de John Ford (1962). Ils comportaient chacun une morale différente mais remplie d’espoir. Plus exactement, une éthique au sens où elle est la résolution, le dépassement, de conflits de normes, morale et droit, droit et violence. Dans Le Train sifflera trois fois, Gary Cooper alias le shérif Will Kane, abandonné par la ville qu’il protège, affronte trois malfrats et les élimine. Il reconstitue en même temps son couple menacé et part vers un autre avenir. Lâcheté des habitants, loi qui se dérobe, pessimisme collectif sans doute mais salut individuel. Dans le second, James Stewart alias l’avocat Ransom Stoddard s’efforce de substituer la loi de l’État à la loi du colt, et Abraham Lincoln est son modèle. Peu importe au fond qu’il ait éliminé le malfrat Valance ou que ce soit John Wayne alias Tom Doniphon, l’intérêt collectif est sauvé par le mythe. Rien de tel dans Comancheria. Les deux films canoniques sont certes également sans Dieu, mais le bien et le mal s’y laissent clairement discerner, et les héros positifs en ont une conscience claire. Ils sortent par le haut, en vainqueurs, des conflits où ils sont plongés, et l’image des États-Unis avec eux.

Les deux films appartiennent à une époque orgueilleuse d’affirmation des vertus américaines. Cette époque est révolue. Ce n’est plus la juste violence qui défait la violence oppressive, dans le silence et l’impuissance de la loi comme dans le premier. Ce n’est pas non plus la loi qui remplace la violence comme dans le second. La violence opprimait et la loi libérait et apaisait. Dans Comancheria, c’est la loi injuste qui oppresse, spolie et révolte, c’est la violence qui libère et apaise. Certainement une anomie, peut-être une régression, parce qu’on ne distingue plus le bien et le mal, personne ne peut revendiquer le titre de justicier, et comme disait Jean Renoir, « chacun a ses raisons, chose effroyable ». Le cadet demande à ses enfants de ne pas l’imiter, il a mal agi pour leur bien. Seuls peut-être les banquiers sont l’ennemi absolu que la population dans son entier déteste tout en subissant leur joug. On comprend qu’elle va voter pour Donald Trump. Au-delà de leurs agents locaux, les maîtres sont invisibles, ils sont dans les villes lointaines, peut-être une image du Diable qui aurait supplanté un Dieu absent.

L’esthétique du film combine également plusieurs genres. Elle est nourrie de références cinématographiques. On y trouve du road movie criminel façon Bonnie and Clyde d’Arthur Penn (1967), la fatalité de la délinquance comme dans Le Parrain de Francis Ford Coppola (trois épisodes, respectivement en 1972, 1974, 1990), de la vengeance comme dans Impitoyable de Clint Eastwood (1992), en moins masochiste et narcissique toutefois, la récurrence sanguinaire de A History of Violence de David Cronenberg (2005), la malédiction pétrolière comme dans There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson (2007). On oublierait presque qu’il s’agit d’un s’agit d’un film sur la finance, on est loin de la violence en col blanc, légale et policée de Margin Call de Jeffrey C. Chandor (2012). Cette esthétique déborde cependant le cinéma, ou plutôt elle y intègre des genres extérieurs, comme d’autres grands films, et le millefeuille est autant artistique qu’idéologique. Ainsi les trois épisodes du Parrain sont comme un opéra filmique en plusieurs actes. Comancheria, plus restreint à tous égards, ne peut prétendre à cette gloire, mais ce film dur, au scénario rigoureux, aux dialogues de qualité, à la réalisation lumineuse, associe la mélancolie antique, la tragédie classique et le nihilisme contemporain.

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